La stratégie industrielle derrière le projet de raffinerie de lithium de Livista au Havre

La petite start-up franco-luxembourgeoise Livista Energy a surpris en annonçant, début novembre, un projet de raffinerie de lithium de plus d’un milliard d’euros au Havre (Seine-Maritime). Fort d’une solide expérience industrielle, son directeur général, Jean-Marc Ichbia, argue que le projet, encore embryonnaire, est bâti pour arriver pile au bon moment avec des technologies éprouvées en Chine. 

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Raffinerie lithium Livista
Vue d'artiste d'une raffinerie de lithium selon Livista Energy.

Alors que les difficultés de la start-up suédoise Northvolt ont déclenché un vent de panique et de remise en question dans l’industrie naissante des batteries en Europe, Livista Energy a fait du bruit en annonçant jeudi 7 novembre avoir obtenu une parcelle de 27 hectares pour installer une raffinerie de lithium de qualité batterie à plus d’un milliards d’euros dans le port Haropa, près du Havre (Seine-Maritime).

Livista avait déjà annoncé un projet similaire en Allemagne, prévu pour 2026 et depuis reporté. Même si ce dernier n’est pas abandonné, Le Havre – qui proposait un site “clé en main”, doté d’un port en eaux profondes, d’accès à une énergie moins chère et de procédures d’autorisation simplifiées – a pris la préséance temporelle explique Jean-Marc Ichbia à L’Usine Nouvelle. «Nous ajustons notre plan de démarrage pour pouvoir produire quand le marché en aura besoin. Mais il n’y a aucun doute sur les besoins futurs de l’Europe en lithium, qui sont énormes», assure le directeur général de l’entreprise franco-luxembourgeoise.

Expérience industrielle

Sur le papier, l’usine doit permettre de produire 80000 tonnes de lithium pour batterie, soit de quoi équiper un million et demi de véhicules électriques. L’investissement total serait de l’ordre d'un milliard d’euros, dont 600 millions pour la première tranche de 40000 tonnes, qui doit démarrer d’ici à 2028. La seconde suivra au gré des besoins du marché, idéalement assez rapidement pour pouvoir faire migrer les équipes d'un projet à l'autre.

Dans la feuille de route, comme dans les procédés, le mot d’ordre est celui de la flexibilité. L’usine, qui représente 300 emplois, pourra ainsi s’alimenter en minerai comme en sulfate de lithium issu de batteries recyclées. Elle produira (dans des proportions encore à déterminer) les deux types de chimie dont ont besoin les industriels des batteries : de l’hydroxyde pour les batteries NMC (nickel-manganèse-cobalt) plus haut de gamme et du carbonate pour les producteurs de LFP (lithium-fer-phosphate), une option moins onéreuse qui gagne en popularité.

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«L’objectif est de s’adapter au marché : on se prépare, mais dans le contexte d’incertitudes, nous ne sommes pas pressés pour démarrer et prendre le risque d’arriver trop tôt», explique Jean-Marc Ichbia, qui se dit en dialogue constant avec les acteurs de la filière. L’homme, qui a monté de très grands projets de liquéfaction de gaz en Russie et a amené quelques-uns de ses anciens collègues chez Livista Energy – qui n’emploie qu’une petite dizaine de personnes – s’inspire des méthodes acquises dans le secteur pétrogazier [voir encadré].

Au-delà de la volonté d'investir de manière disciplinée, il joue aussi la carte de la sécurité côté procédé. Il mise sur des technologies de traitements éprouvées, en collaborant avec le français Technip Energies et un ingénieriste chinois – «qui a conçu le plus de raffineries de lithium en Chine» – qui se chargeront de la conception de l’installation industrielle. Originalité : celle-ci devrait pouvoir utiliser de l’hydrogène dans ses fours, pour diminuer son empreinte carbone et se brancher sur l’écosystème en construction au Havre.

Pas d’inquiétude sur le besoin à long-terme

On l’a compris : le projet reste à un stade amont et sera sans doute adapté au fur et à mesure des étapes classiques des grands projets industriels (ingénierie, décision d’investissement, contrat de fourniture et de construction…). Livista Energy doit aussi trouver des partenaires financiers pour obtenir les 1,2 milliard d'euros qu’il compte investir pour démarrer l’usine, et prévoit une levée de fonds en deux temps avec une première étape modeste pour concevoir l’usine.

Pour se financer, l'entreprise adossée à unfamily office mise à la fois sur de la dette (le projet bénéficie d'une garantiede Bpifrance au titre de grand projet stratégique) et le capital-risque, pour lequel il cherche des partenaires. Le projet devrait aussi pouvoir bénéficier du crédit d’impôt industrie verte (C3IV) qui peut couvrir jusqu’à 40% de l’investissement. Un sujet d’autant plus crucial que la société, nouvelle dans le secteur, doit convaincre à la fois ses futurs clients et ses futurs fournisseurs de son sérieux. «Nous parlons avec tout le monde», se borne à dire Jean-Marc Ichbia, qui met en avant les gains de souveraineté qu’apporte le projet et la mise en place de «solutions innovantes pour couvrir la chaîne face aux variations de prix» qu’il propose.

Malgré les prix bas du métal blanc aujourd'hui, «il y a un besoin très clair de raffinage de lithium en Europe, qui n’est pas couvert pour l’instant : les fondamentaux du marché, dont le fait qu’il faut passer tous nos véhicules à l’électrique, sont clairs», juge Jean-Marc Ichbia, qui déplore un «alarmisme irrationnel» lié aux difficultés de quelques entreprises productrices de batteries. Du côté du raffinage de lithium, de nombreux projets ont été annoncés (y compris en France), mais une seule raffinerie produit aujourd’hui, en Allemagne, en se concentrant sur la toute dernière étape du procédé. 

L’alliance étonnante d’un ancien de Novatek et du fils d’un collectionneur de montres

L’équipe de Livista Energy est un étrange assemblage. D’un côté, Roland Getreide, le fils de Patrick Getreide – homme d’affaires qui a fait fortune en créant une compagnie parisienne de taxis et est connu pour sa collection de montres, raconte Forbes –, à la tête d’un family office luxembourgeois qui investit de manière diversifié. De l’autre, Jean-Marc Ichbia, ancien cadre dirigeant de Total puis du russe Novatek, dont il a supervisé la montée en puissance dans le gaz naturel liquéfié (GNL) et le gigantesque projet Arctic LNG 2. A la suite de la guerre en Ukraine et des sanctions occidentales sur le projet, Jean-Marc Ichbia quitte son poste et regagne la France, et rencontre Roland Getreide, un ami de son petit cousin. L’homme, qui a fait des études d’économie puis s’est orienté vers la mine, avait d’abord parié sur des actifs d’uranium en Namibie, avant de se tourner du côté du lithium. «Il a identifié un trou dans la chaîne d’approvisionnement des véhicules électriques européens du côté du raffinage en 2019, et a commencé à monter le projet», narre Jean-Marc Ichbia qui est convaincu et y voit l’intérêt de mettre ses compétences acquises au service dans la transition. «Un family office n’est pas un industriel, il a besoin d’être structuré. Nous, nous savons monter des projets et construire. Nous avons les méthodes pour passer rapidement en phase industrielle, avec comme logique d’adapter les procédés chinois pour répondre aux besoins de l’automobile européenne». Reste à convaincre des clients, qui privilégient la qualité et le prix pour leurs approvisionnements de ce métal critique des batteries.

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