L'Usine Nouvelle - Comment observez-vous la montée de la préoccupation environnementale dans le secteur immobilier ?
Bernard d’Arche - Il faut atténuer l’impact de l’immobilier sur les consommations carbone. Le secteur représente 40% des émissions carbone dans le monde. La conception et la rénovation des bâtiments va devenir un enjeu crucial : de l’extraction des ressources à leur recyclage, il convient d’atténuer l’empreinte carbone du cycle de vie du bâtiment. La RE2020 va essayer d’adresser ces enjeux, tout comme le décret tertiaire. La France est le premier pays à réglementer autant l’industrie du bâtiment. Notre bureau français va servir de laboratoire. Cette régulation est amenée à se transcender à l’échelle européenne.
Vaut-il mieux en passer par des incitations réglementaires ou encourager la prise d’initiatives environnementales ?
Bernard d’Arche - En Angleterre (nous avons des bureaux à Londres), énormément d’entreprises s’engagent sur le « zéro carbone » pour 2030, 2040, 2050, parce que les lois du marché l’imposent. En France, la réglementation va servir d’accélérateur et de méthodologie. En Angleterre, chaque entreprise va avoir sa propre méthodologie. Mais cette transition écologique ne doit pas se faire au détriment de la santé financière de l’entreprise. Face aux nouvelles réglementations, la crainte numéro 1 des entreprises est de ne pas y arriver. Nous accompagnons des clients de façon exponentielle sur le décret tertiaire. Il devait commencer en septembre 2021, puis a été repoussé en septembre 2022. Pour la RE2020, à ce stade, il manque des critères fixés par le gouvernement pour l’immobilier commercial, notre cœur de cible.
Quels peuvent être les apports du décret tertiaire ?
Myriam Busch - Le premier vrai enjeu du décret tertiaire, c’est la collecte de données. Il faut d’abord faire des diagnostics, avant de mettre en place une stratégie énergétique sur trente ans.
Bernard d’Arche - Avant que le décret tertiaire n’intervienne, les asset managers n’avaient pas une vraie conscience de la consommation énergétique de leurs bâtiments. Le décret permet de mesurer chaque portefeuille d’actifs par rapport à la consommation d’énergie du bâtiment.
De quelle manière l’introduction de la notion d’analyse du cycle de vie dynamique par la RE2020 peut-elle changer les pratiques du secteur ?
Myriam Busch - Avec la réglementation thermique RT2012, nous étions sur trois critères, contre six critères avec la RE2020. L’analyse du cycle de vie dynamique du bâtiment, qui ne plaît pas à tout le monde, va prendre en compte les émissions carbone des consommations d’énergie du bâtiment sur son exploitation pendant cinquante ans, les émissions carbone des matériaux, ainsi que la gestion des chantiers. La RT2012 n’intégrait pas de notion de carbone, mais uniquement celle de l’efficacité énergétique (le label E+/C- a fait office de test). L’analyse du cycle de vie ajoute des exigences en matière d’études. Un facteur permettra de donner un plus gros impact aux émissions carbone du début de vie du bâtiment, plutôt qu’à la fin.
La conception bioclimatique va amener à prendre en compte le confort thermique dans le design du bâtiment.
— Bernard d’Arche
Quel impact sur les matériaux et l’architecture ?
Myriam Busch - Les matériaux biosourcés ont peu d’impact en début de vie du bâtiment, et plus d’impact en fin de vie du bâtiment. De façon générale, la nouvelle réglementation va pousser à l’innovation pour le secteur de l’immobilier, l'inciter à chercher des matériaux avec peu d’impact sur l’environnement, et favoriser la mixité des matériaux. Les analyses de cycle de vie vont permettre d’améliorer la traçabilité des matériaux. Aujourd’hui, beaucoup d’entreprises intègrent les analyses de cycle de vie dans les certifications environnementales effectuées au début du bâtiment. Maintenant, ce sera obligatoire.
Bernard d’Arche - La RE2020 va transformer le secteur immobilier et la façon dont on construit. Les tours complètement vitrées, où l’on a froid d’un côté et chaud de l’autre, vont se raréfier. La conception bioclimatique va amener à prendre en compte le confort thermique dans le design du bâtiment.
Comment les changements d’usages des bureaux modifient-ils l’intérêt porté à leur consommation énergétique ?
Bernard d’Arche - Depuis les années 1950, on a toujours eu une baisse graduelle du nombre de mètres carrés attribués aux employés. Avec le télétravail, cette réduction est encore plus importante, puisque le bureau devient un lieu de rencontres et de créativité, plus que d’échanges. Les bureaux, hôtels, centres commerciaux sont tous gérés par une gestion technique du bâtiment centralisée. Ces outils manquent d’optimisation; ils sont réactifs et pas proactifs par rapport à l’utilisation du chauffage et de l’énergie. A travers l’intelligence artificielle ou l’analytique prédictif, il est possible d’automatiser la gestion du bâtiment en prenant des facteurs externes comme la météo, le taux d’occupation du bâtiment, le taux de CO2 ou l’humidité. Par ailleurs, la convertibilité des bâtiments va être le casse-tête des architectes, afin de permettre un changement d’usage de façon plus simple qu’il ne l’est aujourd’hui.



