L'Usine Nouvelle. - La baisse des impôts de production, annoncée pour 2023, va être étalée sur deux ans. L’attractivité se heurte au mur de la dette?
Bruno Le Maire. - La France est le pays européen le plus attractif pour les investissements étrangers depuis trois ans! Nous avons su créer, avec le président de la République, un environnement économique très attractif. Nous avons baissé de 10 milliards d’euros les impôts de production lors du précédent quinquennat. Nous allons encore les réduire de 4 milliards d’euros dès 2023, puis de 4 milliards en 2024, soit 8 milliards en tout. Je prends l’engagement que la trajectoire de suppression de la CVAE[cotisation sur la valeur ajoutée des entreprises, ndlr] sera inscrite dans le projet de loi de finances 2023 pour que nos industriels aient la garantie qu’elle sera intégralement réalisée en 2024. Oui, la baisse des impôts de production reste prioritaire pour renforcer l’attractivité du territoire. Mais nous devons aussi tenir nos finances publiques. Enfin, mon objectif sera de compenser le manque à gagner des collectivités en leur garantissant une incitation à accueillir des sites industriels sur leur territoire.
Des industriels comme Arc et Duralex réduisent leur production à cause des coûts de l’énergie. Comment les aider?
La priorité absolue est de faire baisser le prix de l’énergie. C’est la politique que nous conduisons au niveau européen. Cela passe d’abord par la proposition, que je défends depuis un an, de découpler le prix du gaz et de l’électricité, mais aussi par des achats groupés de gaz. Ce découplage doit être fait immédiatement, notamment en diminuant les coûts de production des centrales à gaz au niveau européen, comme le font l’Espagne et le Portugal. C’est notre priorité absolue pour faire baisser drastiquement les prix de l’énergie dans les semaines qui viennent.
Faut-il plus d’argent pour soutenir les entreprises?
Il faut surtout simplifier les aides existantes! Trois milliards d’euros sont disponibles pour aider les entreprises qui consomment beaucoup d’énergie. Mais la complexité des critères fixés par la Commission européenne a rendu le dispositif inopérant. Nous avons commencé à le simplifier. Ce n’est pas suffisant. Nous sommes en négociation avec la commissaire Margrethe Vestager pour le transformer le plus rapidement possible. Nous devons pouvoir donner aux industriels énergo-intensifs les aides dans des délais qui se comptent en semaines, et non en mois.
Craignez-vous une vague de désindustrialisation en France?
Non. Le combat pour la réindustrialisation de notre pays est engagé et le retour de l’inflation ne doit pas nous faire dévier de notre ligne. Ma priorité: éviter un ralentissement massif de l’activité industrielle, qui est déjà marqué en Allemagne, par exemple. Nous protégerons notre outil industriel face à la flambée des prix de l’électricité et du gaz, comme nous l’avons fait pendant la crise du Covid.
Le modèle allemand dépend aussi beaucoup de ses exportations. Faut-il reconfigurer les échanges?
Il faut plus de souveraineté. C’est un gage d’indépendance politique et technologique. C’est un gage de croissance et de pouvoir d’achat, parce que l’industrie crée des emplois qualifiés. C’est un gage de productions moins polluantes: lorsque vous produisez 1 million d’euros de biens industriels en France, vous émettez 100 tonnes de CO2. Dans le reste du monde, c’est 500 tonnes et en Chine 900 tonnes. Ce vieux modèle qui ne tient compte des coûts ni sociaux, ni économiques, ni environnementaux est mort. Mais soyons lucides, il n’y a pas de démondialisation! Nous entrons dans une mondialisation plus politique. Et cette nouvelle souveraineté à construire ne signifiera jamais le protectionnisme.
Cette mondialisation a aussi bénéficié au pouvoir d’achat...
La mondialisation à tout prix est terminée. Faire fi de l’importance d’une production localisée est mauvais pour la planète et in fine pour le pouvoir d’achat car cela a détruit des emplois, en particulier industriels, qui sont les mieux rémunérés. Ce sont ceux qu’il faut défendre avec la plus grande énergie, car c’est la digne rémunération de son travail qui garantit le pouvoir d’achat.
Faut-il une planification plus forte pour réindustrialiser?
Vous ne pouvez pas rivaliser avec les États-Unis et la Chine, qui subventionnent leur industrie, sans soutien de l’État.
Absolument. En France, la part de l’industrie est passée de 20 à 10% du PIB. Je fixe comme objectif de revenir à 15% d’ici à quinze ans. C’est très ambitieux! Ma responsabilité en tant que ministre est de préparer la France au temps long. Le temps industriel est un temps long, il demande des investissements considérables ainsi qu’une vision claire des secteurs sur lesquels nous souhaitons être leaders pour les vingt prochaines années. Prenons l’exemple des semi-conducteurs. Nous avons négocié pendant plus d’un an afin que la France accueille le nouveau site de GlobalFoundries. Nous étions en concurrence avec Singapour et l’État de New York. Nous avions des atouts considérables avec l’écosystème de Crolles, mais vous ne pouvez pas rivaliser avec les États-Unis et la Chine, qui subventionnent leur industrie, sans un soutien massif de l’État. L’investissement public fait partie des facteurs d’attractivité décisifs.
A-t-on une chance d’accueillir l’usine Moderna en France?
Nous avons des discussions avec Moderna. Mais j’ai appris que le secret était la meilleure garantie de succès.
La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, promeut un fonds de souveraineté européen. Est-ce une bonne idée?
Évidemment! En 2019, avec Peter Altmaier, l’ancien ministre de l’Économie allemand, nous avions publié un manifeste pour une nouvelle politique industrielle européenne. Tout y était: les aides d’État, ce fonds de long terme, les secteurs stratégiques... Si cette prise de conscience et la volonté européenne nous permettent d’accélérer la reconquête industrielle, tant mieux. D’ailleurs, dans ce manifeste, nous plaidions pour une relance des projets importants d’intérêt européen commun (Piiec). Cela a porté ses fruits: sur le Piiec hydrogène, on compte dix projets français, dont McPhy, qui va créer 450 emplois à Belfort.
Comment gérer les mutations d’un secteur encore très pourvoyeur d’emplois comme l’automobile?
Dans l’automobile, la bascule du thermique vers l’électrique est là et elle est rapide. Il faut accompagner nos industriels dans cette transition afin qu’ils développent de nouveaux modèles, transforment leur outil de production, innovent, et relocalisent! Renault le fait sur son site de Douai, pour produire 400 000 véhicules électriques d’ici à 2025. Mais le défi le plus important, plus que le financement, les taxes, la simplification... c’est de retrouver une culture industrielle perdue en France. Non, l’industrie ce n’est plus Zola, c’est du numérique, un mélange de technique et de grande imagination, c’est forcer les portes et les frontières de la technologie.
Comment convaincre les jeunes?
J’ai fait une proposition très concrète: que tous les collégiens aient une fois au moins l’occasion de visiter un site industriel.
J’ai fait une proposition très concrète au ministre de l’Éducation nationale: que tous les collégiens aient une fois au moins l’occasion de visiter un site industriel. Qu’ils voient comment chez Airbus, à Toulouse, avec un casque de réalité virtuelle, on fixe des rivets sur une carlingue et qu’ils puissent réaliser la minutie, le savoir-faire que cela représente. Le grand défi c’est de rendre l’industrie attractive pour les générations qui viennent.
L’industrie manque de foncier et la loi sur le zéro artificialisation des sols n’arrange rien. Faut-il la revoir?
Le zéro artificialisation ne doit pas bloquer la réindustrialisation vitale de notre pays. Ce ne sont d’ailleurs pas des objectifs antagonistes. En tant qu’ancien ministre de l’Agriculture, je sais que nous avons un territoire que nous ne devons pas abîmer. Il faut préserver cette singularité nationale. Mais on peut conjuguer respect du territoire et industrie. Ensuite, il faut accélérer les procédures. Est-il normal qu’il faille dix-sept mois pour ouvrir un site en France, là où il en faut huit en Allemagne ? Non. Je m’engage à simplifier le droit et réduire la durée des recours.
Cela fait vingt ans que l’on promet cela aux industriels...
Cela faisait vingt ans qu’on leur promettait de baisser les impôts de production, nous l’avons fait. Quand je promets d’accélérer les procédures, on peut me croire! Nous nous sommes affranchis de nombreux tabous.
Êtes-vous prêt à vous attaquer à un autre tabou, le CIR, pour le transformer en CIR vert dédié à la décarbonation?
La piste est intéressante, mais ma priorité reste la stabilité fiscale de notre pays.
Au vu de la conjoncture, est-il réaliste de viser le plein-emploi dans cinq ans?
Il ne faut pas brider l’ambition du plein-emploi.
C’est non seulement réaliste, mais indispensable. La société française est traversée par des doutes profonds, accrus par un demi-siècle de chômage élevé. Il ne faut pas brider l’ambition du plein-emploi. C’est la meilleure réponse à la question du pouvoir d’achat. Pour l’atteindre, il faut davantage de qualifications en phase avec les besoins des entreprises, lever les obstacles à l’emploi, comme les problèmes de logement, de mobilité et de garde d’enfant. Enfin, l’assurance-chômage doit mieux inciter à la reprise d’emploi tout en protégeant, notamment lorsque la conjoncture se dégrade.
Vous allez nationaliser EDF et avez nommé un nouveau patron. En quoi cela va-t-il assurer un avenir à l’entreprise?
Cela garantit une unité de commandement. Nous allons pouvoir relancer la production électrique à marche forcée, accélérer la réalisation des six réacteurs nucléaires et le déploiement des énergies renouvelables. Chacun voit bien aujourd’hui que nous pouvons faire mieux en matière de production et d’indépendance énergétique en France.
Pour vous, la crise énergétique est-elle une affaire d’un hiver ou de cinq à dix hivers?
Nous sommes au début d’une transformation radicale pour réussir la lutte contre le changement climatique. Cela se compte évidemment en années, et non en mois. Avoir des sites d’électrolyse, construire des réseaux de transport d’hydrogène, c’est long. Réduire la consommation énergétique, c’est une habitude à prendre pour les décennies à venir. Pareil pour la décarbonation de notre industrie. Et investir de l’argent public pour réduire les émissions de 25 sites qui représentent 40% des gaz à effet de serre de l’industrie française pour ensuite importer de l’acier lourdement carboné issu de Chine, c’est impensable! Il faut donc avancer sur la taxe carbone aux frontières. L’Europe n’est pas un vieux continent fini, mais un modèle économique d’équilibre, de justice, de performance qui doit exercer son leadership au XXIe siècle. C’est le début d’une nouvelle histoire.
Propos recueillis par Anne-Sophie Bellaiche, Solène Davesne et Emmanuel Duteil



