Des dividendes de la paix à l’économie de guerre. D’une période où les conflits semblaient lointains à celle où il faut produire plus d’armements, plus vite : le réveil est extrêmement brutal pour les industriels européens de la défense. Depuis l’invasion de l’Ukraine, en février 2022, l’Europe se réarme et toute la filière se met à produire des obus de 155 mm, des missiles de défense aérienne, des drones kamikazes... «La guerre en Ukraine a agi comme un wake-up call», indique Micael Johansson, le PDG de Saab, le plus grand industriel de l’armement suédois. À Karlskoga, où l’une de ses usines fabrique notamment ses missiles NLAW, qualifiés de «tank killers», tueurs de tanks, par les soldats ukrainiens, le groupe a déjà doublé sa production d’armement terrestre par rapport à 2022 et compte en faire autant d’ici à 2025.
Le réveil s’apparente à un véritable électrochoc, car l’Europe n’était pas préparée à une guerre de haute intensité. Depuis la chute du mur de Berlin, les volumes et les cadences de production des munitions n’étaient plus une priorité, seule la performance technologique comptait. L’Ukraine a servi de révélateur : l’Europe a été incapable de tenir son engagement de lui livrer en un an 1 million d’obus. «La grande révolution depuis février 2022, c’est que maintenant, le temps compte. Notre seul objectif est de répondre aux besoins de nos clients. C’est-à-dire produire plus et plus vite, livrer plus vite», a indiqué Éric Béranger, le PDG de MBDA à l’occasion de la présentation des résultats annuels de son groupe, mi-mars. Une manière de calmer la colère du ministre des Armées, Sébastien Lecornu, qui s’était plaint publiquement des délais de livraison trop longs des missiles de défense aérienne Aster de son fournisseur.
Le défi de la souveraineté industrielle
En deux ans, la donne a changé. Dans la plupart des pays européens, les industriels de l’armement ont basculé vers l’économie de guerre. En Allemagne, l’armurier Rheinmetall a débuté, en février, le chantier de sa nouvelle unité de production d’obus à Unterlüss, qui produira à terme 200000 obus d’artillerie par an et jusqu’à 1900 tonnes d’explosifs. Au Royaume-Uni, à Bolton, près de Manchester, le fabricant de missiles MBDA agrandit son usine pour tripler les cadences de production de ses missiles de défense aérienne Camm entre 2022 et 2026 et investit 2,4 milliards d’euros dans ses sites sur le continent. En France, à Bergerac (Dordogne), le fabricant de poudres et d’explosifs Eurenco veut passer de 500000 à 1 million de charges propulsives d’obus d’ici à 2026. Quelques exemples parmi d’autres.
Jens Stoltenberg, le secrétaire général de l’Otan, se réjouit. «En 2023, les dépenses des pays européens de l’Otan et du Canada ont crû de 11%. C’est du jamais-vu», a précisé le militaire à l’occasion de la présentation du rapport annuel de l’organisation en mars. Et cela devrait continuer. Cette année, en prévoyant d’investir dans leur outil militaire près de 435 milliards d’euros, l’effort de défense de ces pays dépassera pour la première fois le seuil de 2% du PIB, préconisé par l’Otan pour disposer d’une armée suffisamment équipée. De quoi renforcer l’industrie européenne de l’armement.
Selon le Stockholm international peace research institute (Sipri), un cabinet d’études spécialisé dans l’industrie de la défense, l’Europe est le deuxième exportateur mondial de systèmes sur la période 2019-2023, avec 27% de part de marché, derrière les États-Unis (42%). Elle compte une vingtaine d’industriels parmi les 100 plus importants dans cette catégorie, avec les britanniques BAE Systems (6e) et Rolls-Royce (25e), l’italien Leonardo (13e), les français Thales (17e), Dassault Aviation (23e) et Naval Group (29e), l’allemand Rheinmetall (28e), les groupes européens comme Airbus (14e), MBDA (32e), etc.
Notre seul objectif est de répondre aux besoins de nos clients. C’est-à-dire produire plus et plus vite, livrer plus vite.
— Éric Béranger, PDG de MBDA
Désormais sensibilisés à la fragilité de leur supply chain, ces acteurs s’organisent afin de tenir sur la durée. Pour produire sa poudre, Eurenco fait des stocks stratégiques de coton, un élément indispensable à la fabrication de la nitrocellulose. Quant à MBDA, il a engrangé assez d’aciers spécifiques pour être sûr de pouvoir produire ses missiles pendant dix, voire vingt ans ! Si l’industrie européenne de l’armement est compétitive, elle manque de muscles. Et sa souveraineté est loin d’être acquise. «78% des achats des pays européens depuis le début de la guerre en Ukraine sont allés hors de l’Europe et 64% de ces 78% sont allés aux États-Unis. Cette augmentation des budgets militaires finit par affaiblir l’industrie de défense européenne parce qu’on finance ses concurrents», critique une étude de l’Institut de relations internationales stratégiques (Iris).
Pour rectifier le tir, la Commission européenne soutient désormais financièrement l’industrie de l’armement. Son fonds de défense va consacrer 1 milliard d’euros cette année au développement de solutions dans les domaines de la lutte contre les missiles hypersoniques, la sécurisation de communications spatiales, des avions-cargos… Pour y prétendre, il faut qu’au moins trois entreprises de trois États membres s’organisent en consortium. Début mars, la Commission a dévoilé une toute première stratégie industrielle de défense. Baptisée Edis, elle vise à investir «plus, mieux et ensemble». Parmi ses objectifs chiffrés : qu’au moins 50% des achats européens de défense soient réalisés auprès des industriels européens, et 60% d’ici à 2035 ! L’Europe va y consacrer 1,5 milliard d'euros sur la période 2025-2027. #
Une montée en puissance progressive
2017-2018 : Les Européens lancent des programmes concurrents d’avion de combat du futur (le projet Scaf sous leadership franco-allemand et le projet Tempest sous leadership britannique) et de char franco-allemand de combat du futur.
2021 : La Commission européenne crée le Fonds européen de la défense. Il vise à renforcer la compétitivité et la capacité d’innovation de la défense européenne. Son budget pour la période 2021-2027 avoisine 8 milliards d’euros.
2024 : Dix-huit pays européens de l’Otan consacreront plus de 2 % de leur PIB pour leur effort de défense cette année. Ils n’étaient que trois en 2014... au moment de l’invasion russe en Crimée.



