Et si la France mettait en place le traçage numérique de la population comme moyen de lutte contre le Covid-19 ? La question, qui remet en cause l’un des fondements de notre société, le respect de la vie privée, n’est plus écartée. Elle est sur la table des réflexions du gouvernement, même si le ministre de la Santé, Olivier Veran, se montre pour l’instant défavorable à cette option.
Données individualisées ou anonymisées?
Face à l’emballement de la crise, l’exécutif cherche les moyens de ralentir la propagation du virus en s’inspirant de pays comme la Corée du Sud ou Israël, présentés comme des modèles d’exploitation des technologies numériques comme armes contre le Covid-19.
Le principe réside dans une appli mobile auprès de laquelle la personne infectée du Covid-19 se déclare. Avec les données de géolocalisation du smartphone, les autres utilisateurs de l’appli savent où se trouvent les personnes atteintes de façon à éviter d'entrer en contact avec elles. "C’est simple et efficace, affirme à L'Usine Nouvelle Ramzi Larbi, fondateur de VA2CS, une société qui propose un service de surveillance à distance de personnes fragiles ou âgées. La solution a démontré son efficacité en Corée du Sud et en Israël, où le taux d’infection de la population par le coronavirus reste dix fois inférieur à celui en France. Cela reste l’outil le moins cher. Il aurait fallu le mettre en place au début de la crise, début février." Selon les pays où ce dispositif a été mis en place, la déclaration par chaque malade de son infection par le virus est plus ou moins contrainte.
Il n’est pas clair à ce stade si le gouvernement envisage l’utilisation des données de géolocalisation individualisées pour s’assurer que les personnes atteintes respectent les règles de confinement, ou les données anonymisées à des fins de suivi et pilotage de l’épidémie. La question divise la société.
La FFTelecoms, la fédération française des télécoms, qui regroupe 14 opérateurs et fournisseurs de services de communication électronique en France, plaide pour la seconde option. "Les opérateurs télécoms sont totalement mobilisés depuis le début de la crise sanitaire que connaît notre pays, affirme son président Arthur Dreyfuss. Ils sont prêts à travailler directement avec les autorités compétentes et se tiennent à disposition des pouvoirs publics pour aider le gouvernement dans la lutte contre la propagation du coronavirus, notamment avec les données anonymisées dont les opérateurs télécoms disposent." Même position de Stéphane Richard, PDG d’Orange, qui serait choisi par le gouvernement comme fournisseur pilote des données de géolocalisation, et même recommandation de Thierry Breton, commissaire européen en charge du marché intérieur.
Besoin de test massif
"Le traçage individualisé n’est efficace que s’il est corrélé à un test massif de population, ce qui a été fait à Taïwan et en Corée du Sud, rappelle à L’Usine Nouvelle Thomas Husson, analyste au cabinet Forrester. En Chine, il a été couplé à la reconnaissance faciale et la détection de température. Compte tenu du contexte réglementaire en France, je doute qu’il soit mis en place par le gouvernement. Ceci étant, l’utilisation de données anonymisées peut servir à la modélisation et au suivi des flux et aider les pouvoirs publics à mieux gérer la crise. Orange sait le faire. Il en a fait la démonstration lors de la dernière épidémie de l’Ebola en Afrique."
La mise en place de mesures de géolocalisation et traçage numérique de la population se heurte au RGPD, le Règlement européen de protection des données personnelles, et aux règles de protection de la vie privée, dont la CNIL est gardienne en France. "Justement, la crise du Covid-19 est l’occasion d’assouplir ces règles et de définir un nouvel équilibre entre protection de la vie privée et exploitation des data à des fins publiques légitimes, recommande Ramzi Larbi. Après tout, la santé des individus passe devant leur vie privée. Les politiques n’ont pas de choix : ils devront bouger sur ce terrain. J’entrevois une redistribution complète de cartes dans ce domaine. "
Yves Benchimol, fondateur de WeWard, éditeur d’une appli mobile qui récompense l’utilisateur pour les pas qu’il effectue à l’extérieur, met le doigt sur un obstacle technique. "Suivre les données GPS du smartphone ne suffit pas, car l’utilisateur peut tromper les autorités en laissant son mobile à la maison lorsqu’il sort, explique-t-il à L'Usine Nouvelle. Pour éviter ce problème, il faut exploiter aussi les données des capteurs de mouvement. C’est ce que nous faisons dans notre appli dont nous avons inversé la finalité à l'occasion de cette crise sanitaire pour suivre l’utilisateur dans son confinement. Ainsi, nous sommes sûrs qu’il reste chez lui. Nous avons proposé au ministère des Armées, en réponse à son appel à projets pour la lutte contre le Covid-19, de récompenser les gens qui, au lieu de sortir dehors, choisissent de bouger et faire de l’exercice chez eux. "
Modèle occidental à l'épreuve
Le traçage numérique s’annonce un sujet hautement polémique. Les associations de défense de la vie privée n’hésiteront pas à monter au créneau et saisir la CNIL pour barrer la route à toutes mesures jugées contraires aux règles de protection des données en vigueur. "Vu le contexte réglementaire actuel, je ne vois pas la France mettre en place des mesures de traçage numérique similaires à celles déployées en Asie, prévoit Thomas Husson. La société française n’est pas prête à les accepter. La crise du Covid-19 met à l’épreuve le modèle de nos sociétés occidentales. La question est à la fois politique et sociétale : quel type de société voulons-nous avoir ?" Le débat ne fait que commencer.



