Entretien

«La formation en IA doit cibler les plus vulnérables», prévient Anne Bouverot, la coprésidente du Comité de l’intelligence artificielle

La coprésidente du Comité de l’intelligence artificielle a formulé 25 recommandations au gouvernement. Présidente du conseil d’administration de l’ENS et administratrice d’entreprises, elle revient sur les opportunités et les risques de l’IA pour la France.

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Anne Bouverot est coprésidente du Comité de l’intelligence artificielle, présidente du conseil d’administration de l’ENS et administratrice d’entreprises.

Votre rapport alerte sur un déclassement économique de la France si elle rate le virage de l’IA. Cela implique-t-il l’émergence de champions tricolores ?

Le risque est que les entreprises européennes se saisissent moins des nouveaux outils d’IA, ce qui ralentirait leur transformation et entraînerait un déficit de productivité. Si, par exemple, une société leader dans son domaine n’adopte pas de telles solutions, le danger est de se faire rattraper par ses concurrents. Il faut s’en saisir vite. Mais si cette transformation se fait uniquement sur la base de solutions américaines, l’Europe restera à la merci d’un pays qui a ses propres intérêts économiques. Il faut faire monter des acteurs européens de l’IA et aider les français à se développer.

À l’inverse, l’IA permettrait, selon vous, une hausse du PIB de 250 à 420 milliards d’euros en 2034. Comment obtenez-vous ces chiffres ?

Des études américaines et françaises montrent que lorsqu’une entreprise ou une administration utilise l’IA, sa productivité augmente. Et que ce gain est surtout utilisé pour gagner des parts de marché, ce qui fait croître sa compétitivité, son chiffre d’affaires et donc le PIB. En interpolant ces études, on calcule un effet sur la croissance du PIB français de 1 à 1,5%, selon notre rapport. Certains disent ce scénario optimiste, mais d’autres font des prévisions qui le sont plus encore ! Comme Goldman Sachs, qui table sur une hausse du PIB mondial de 6 à 7%.

Les gains seront-ils du même ordre avec l’IA générative, qui consomme plus et demande davantage de puissance de calcul ?

L’IA générative est plus coûteuse, mais les premiers gains de productivité observés sont bien plus élevés. À ce stade, nous n’avons aucune de raison de penser que le scénario soit foncièrement différent.

En matière de puissance de calcul, nos ressources sont-elles suffisantes ?

Nous prônons 5 milliards d’euros d’investissements par an, dont 1 milliard vise à augmenter notre puissance de calcul.

La puissance du supercalculateur Jean Zay va être augmentée et EuroHPC doit installer le sien, Exascale, en Ile-de-France. Mais ce n’est pas suffisant. D’autant que cette puissance de calcul publique, à disposition de la recherche et des start-up en phase de démarrage, n’est pas accessible pour celles qui commercialisent leur produit. Mistral AI et LightOn, par exemple, font la plus grande partie de leurs calculs dans des centres aux États-Unis. L’Europe doit impérativement augmenter ses capacités publiques et privées, y compris en favorisant l’installation de fournisseurs de cloud américains sur son sol. Sur les 5 milliards d’euros d’investissements par an que nous prônons sur cinq ans, 1 milliard vise à augmenter notre puissance de calcul.

À quoi doit servir le reste ?

Les autres recommandations exigeant un financement important concernent les semi-conducteurs, la numérisation des services publics, l’attractivité de la recherche, la formation professionnelle et l’enseignement et la création du fonds France & IA. Doté de 10 milliards d’euros, dont la majorité viendrait des grandes entreprises françaises – qui participeraient à hauteur de 25 à 50 millions d’euros chacune –, celui-ci pourrait investir dans des «fonds de fonds» destinés à des start-up, cibler directement des jeunes pousses qui se démarquent et soutenir la transformation des entreprises menant des projets en IA en prêtant de l’argent sous la forme d’obligations convertibles.

Comment convaincre les grands groupes de jouer ce rôle, qu’ils n’ont jamais endossé ?

Spontanément, il est difficile pour une entreprise d’investir dans le collectif. Le rôle de l’État est donc important pour impulser la dynamique. On peut noter par ailleurs que Rodolphe Saadé et Xavier Niel ont chacun investi 100 millions d’euros pour créer le laboratoire de recherche en IA Kyutai.

Beaucoup de grands labos d’IA sont privés. Doit-on s’en inquiéter ?

Le risque est que la recherche publique ne soit plus attractive et finisse par disparaître. Pourtant, elle est essentielle.

Il existe un risque de privatisation de la recherche. Les laboratoires privés et les entreprises «achètent» les chercheurs à prix d’or, en termes de rémunération, mais aussi d’accès aux données et à la puissance de calcul. Le risque est que la recherche publique ne soit plus attractive et finisse par disparaître. Pourtant, elle est essentielle, par exemple pour étudier l’impact de l’IA sur la société et pour effectuer des travaux sur des modèles plus petits et des algorithmes frugaux. Notre rapport propose une exception IA pour la recherche publique, avec des conditions de travail meilleures et plus compétitives.

Votre rapport se concentre sur les potentialités de la techno. Mais elle est aussi une menace pour des domaines où la France excelle, comme les industries créatives...

Le cinéma, les jeux vidéo et l’audiovisuel font partie des premiers domaines touchés par l’IA générative. Moins au niveau des emplois que des tâches, en changeant leur répartition et les outils utilisés. Des tâches aujourd’hui assez fragmentées, comme les couleurs, les décors, l’animation…, seront peut-être rassemblées à l’avenir.

Certains métiers, par exemple celui de traducteur, risquent toutefois de disparaître...

On estime que 5% des métiers vont disparaître, mais ils sont très spécialisés. C’est le cas du doublage, tout comme cela a été autrefois celui de la sténodactylo. Il faut former pour que les personnes soient capables de faire autre chose, car d’autres métiers seront créés. La formation initiale et continue est importante, notamment pour les 70 à 80% de métiers qui seront transformés. Comme celui de traducteur, qui consiste de plus en plus à vérifier des traductions automatisées.

Comment former tout le monde à l’heure où l’on parle encore de fracture numérique ?

L’État doit faciliter et aider à financer la formation professionnelle des personnes en emploi et des chômeurs. Dans l’enseignement supérieur, il faut former à l’IA des informaticiens et des ingénieurs spécialisés, mais aussi des spécialistes d’autres domaines comme le droit, la finance et l’histoire. Enfin, une sensibilisation plus globale de la population doit être mise en place. La frontière technologique existe, mais l’IA générative offre la possibilité d’utiliser sa voix. Par exemple, Adecco propose une solution pour aider les intérimaires à mettre à jour leur CV via une interface vocale afin de trouver de nouvelles missions. La formation et la sensibilisation sont des leviers importants pour rassurer les gens.

Vous estimez que l’IA touche davantage des tâches souvent assumées par les femmes. Va-t-elle creuser les inégalités entre les sexes ?

Il existe des tensions et des opportunités sur ce sujet. Les tâches administratives sont beaucoup réalisées par des femmes et par des personnes en ascension sociale, tout comme les métiers du marketing, du secrétariat et de la comptabilité. Mais l’IA générative peut aussi accélérer l’entrée de nouveaux publics et de juniors sur le marché du travail, car elle les aide davantage que les experts. Comme pour toutes les technos, il y a une face plus sombre et une autre plus lumineuse. D’où l’importance de cibler les efforts de formation sur les plus vulnérables et de favoriser les usages ayant un impact positif sur la société.

Propos recueillis par Léna Corot et Marion Garreau

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