Chronique

[Science-friction] Les IA génératives mettent-elles vraiment des emplois en péril ?

Les IA génératives créent du texte ou des images à la demande de l’utilisateur. ChatGPT, l’une des plus célèbres d’entre-elles, est venue bousculer le secteur de l’intelligence artificielle en mettant cette techno entre les mains de tout un chacun. Ses compétences séduisent et font peur, car plusieurs études alarmistes affirment que les IA génératives vont remplacer des emplois. Au-delà du buzz, qu’en est-il vraiment ?

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Réunion
Selon une étude du cabinet Talan, 68% des salariés cachent à leur patron utiliser ChatGPT.

Après la robotisation et l’automatisation, au tour des modèles d‘intelligence artificielle (IA), et plus précisément des IA génératives, d’être accusées de remplacer des salariés. OpenAI a bousculé ce secteur avec ChatGPT puisque ce chatbot est accessible à tout le monde. Mais l’IA est un domaine où chaque saut technologique provoque de nombreux effets d'annonces, voire une certaine exaltation médiatique. Les IA génératives, comme ChatGPT, vont-elles vraiment révolutionner le monde du travail ? Depuis plusieurs mois, les études allant dans ce sens se multiplient.

En mai, l’une d’entre elles, menée par des chercheurs d’OpenAI et l’université de Pennsylvanie, titrait "Comment 80 % des travailleurs pourraient être affectés par l'intelligence artificielle". De quoi s'alarmer ? «Une étude marketing», balaye Antonio Casilli, professeur de sociologie à Télécom Paris, pointant à juste titre que la publication est co-signée par l’entreprise développant la solution. En réalité, l'étude est un peu plus nuancée. Elle évalue que 80 % des travailleurs américains pourraient voir 10 % de leurs tâches affectées par l'IA et que pour 19 % d'entre eux, le taux pourrait monter à 50 % de leur tâches. Cette distinction entre le job et les missions est essentielle : plus qu'une disparition de l'emploi, cela pose la question de la transformation du travail.

Les cols blancs plus concernés

Pour Olga Kokshagina, enseignante-chercheuse en management de l'innovation à EDHEC Business School, et membre du CNNum (conseil national du numérique) cette transformation sera majeure. Elle parle de «métamorphose du travail» comme avec l’arrivée de l’électricité ou de la machine à vapeur. Un propos tempéré par Antonio Casilli pour qui les équivalents technologiques sont plutôt la calculette ou les logiciels de traitement de texte, qui ont simplifié certaines tâches sans faire disparaître des métiers. «Pour l’instant les études semblent plutôt démontrer que certains postes sont transformés et non pas supprimés», abonde Katya Lainé, administratrice de Numeum.

Une chose est sûre en revanche, «les IA génératives viennent bousculer les cols blancs», souligne Olga Kokshagina. Alors que la robotisation et l’automatisation se sont attaquées au monde ouvrier, ces IA développent des compétences qui étaient l'apanage de métiers plus qualifiés comme la traduction, le codage, le journalisme, le graphisme, le droit, la relation client. Quelle place peut donc occuper l'IA générative à côté des travailleurs ?

ChatGPT peut être utilisé comme un compagnon. Comme une sorte de "sparing partner" ou d'assistant, le cadre peut échanger avec le chatbot pour avoir de nouvelles idées. Cela ne vise pas à gagner du temps, mais à améliorer la qualité du travail. Une évolution qui n'a rien d'évident car les salariés doivent apprendre à formuler les questions de la bonne façon pour exploiter pleinement le potentiel de ces technologies. Cela requiert un partage des bonnes pratiques et des formations. Avec cette vision, le salarié reste un expert qui conserve les tâches à haute valeur ajoutée. 

Vers une supervision de la techno

Mais les IA génératives peuvent aussi servir à automatiser certaines tâches simples comme la réalisation d'un planning, d'un résumé de recherches, ou d'une présentation. Pour les missions les plus complexes, les entreprises doivent avoir conscience que l’architecture des modèles d’IA ne permet pas, la plupart du temps, de connaître les motifs d’une décision prise par le système. Une limite de taille, puisque si une erreur est commise, il faut pouvoir imputer la responsabilité. «ChatGPT est l’exemple même d’un système qui cumule des performances très attirantes pour les entreprises tout en étant peu fiable car il commet de très grosses erreurs, souligne Yann Ferguson, docteur en sociologie et enseignant-chercheur à l’Icam, à Toulouse. L'introduction de ces technologies au travail nécessitera donc d'accepter une performance dégradée.» Il est également possible que le manque de fiabilité de ces systèmes fasse évoluer la nature du travail vers une forme de supervision de la machine.

Une supervision intégrée ou déléguée. Des entreprises pourraient vouloir vendre des systèmes d’IA 100% fiable, qui ne le sont en réalité pas, et sous-traiter la validation des réponses du système dans des pays de main d’œuvre à bas coût. Avec un objectif pour l’instant inatteignable : parvenir à des systèmes plus performants pour lesquels la vérification n’est plus nécessaire. Dans ce cadre : «un risque de ‘plateformisation’ de l’emploi» est présent, ajoute Yann Ferguson. Ce terme faisant références aux ‘gig workers’, comme les livreurs Deliveroo et Uber ou les personnes payées pour effectuer des tâches sur la plateforme Mechanical Turk d’Amazon. Pour Antonio Casilli, la transformation de la nature du travail est l’aboutissement d’un processus commençant avec l’étiquetage des données. Une tâche nécessaire pour entraîner les algorithmes d’IA mais qui n’est pas reconnue, mal payée et invisibilisée. «On dit souvent que ce travail va disparaître alors même que j’observe une augmentation importante de ces tâches», souligne le chercheur.

Pourtant, les IA génératives pourraient être l’occasion de repenser l’organisation du travail, voire son attractivité. Si une partie des tâches peut être automatisée, sous la supervision du travailleur, cela dégage du temps libre. Les entreprises pourraient alors plus facilement trouver de jeunes salariés qui «acceptent de moins en moins un métier avec des tâches rébarbatives», souligne Hymane Ben Aoun, directrice générale de Humanskills. Cela pourrait également être l’occasion de s’interroger sur la diminution du temps de travail. Une diminution officielle ou officieuse, si elle n'est pas contrôlée par l'employeur. Une étude publiée par le cabinet Talan affirme que 68% des salariés cachent à leur patron utiliser ChatGPT. Une façon pour eux de se dégager du temps libre ?

Un prétexte pour licencier

Les IA génératives pourraient-elles nourrir l’argumentaire des entreprises qui licencient ? Les entreprises technologiques ont multiplié les plans de licenciements au cours des derniers mois. Des annonces à repositionner dans le contexte de la pandémie et de la crise économique. Les entreprises doivent montrer aux investisseurs qu’elles sont capables de faire de la marge en l’absence de croissance (pour distribuer des dividendes aux actionnaires). Pour répondre à cette demande, le moyen le plus simple est de couper dans la force de travail, en se tournant vers des solutions technologiques. «Ces solutions sont des prétextes pour déstabiliser et précariser l’emploi», clame Antonio Casilli. IBM a annoncé en début d’année procéder à un plan de licenciement concernant 3 900 personnes afin d‘assurer la croissance du groupe. Par la suite, Arvind Krishna, son directeur général, a déclaré auprès de Bloomberg que près de 8 000 emplois dans le groupe pourraient être automatisés et donc pas remplacés lors du départ des salariés. De quoi accentuer la pression sur les salariés qui restent, puisque ces solutions sont présentées aux investisseurs et aux travailleurs comme un progrès que l’on ne peut pas arrêter.

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