Enquête

La filière biogaz française attend désespérément une politique énergétique claire

Mal-aimée des politiques publiques énergétiques, la filière biogaz a dû attendre trois ans le décret sur les certificats de production de biométhane nécessaire au développement d'unités de taille industrielle. Son avenir reste aujourd'hui suspendu à la définition d'une hiérarchie des usages de la biomasse et à la publication de l'hypothétique nouvelle stratégie nationale bas-carbone (SNBC3).

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BioBéarn, implantée dans le bassin de Lacq, est la 18e unité de production de biogaz de TotalEnergies et sa plus grande unité de méthanisation en France.

C'est l’éternel paradoxe de la filière biométhane française. Alors qu’elle assure avoir les moyens de produire, d’ici à 2030, 20% de la consommation de gaz en France et donc d’effacer autant d’importations de gaz fossiles, et 100% en 2050, elle reste la mal-aimée des politiques publiques énergétiques. «L’objectif de dire qu’en 2030 le biogaz aura remplacé le gaz russe est symbolique, mais il résume ce que nous sommes ensemble capables de faire», a déclaré Jean-Pierre Clamadieu, le président d’Engie, au dernier congrès France Gaz, début juin. Il parle dans le vide.

Le gouvernement rechigne toujours à subventionner ce gaz vert, renouvelable, produit à partir de résidus agricoles aujourd’hui, et de déchets non valorisables demain. Certes, dans le projet de la Stratégie française pour l’énergie et le climat (Sfec) dont on attend toujours l’adoption officielle, il est fixé une production de biométhane entre 50 et 85 TWh à l’horizon 2035.

Un tiers du chemin réalisé

Identifier les ressources en biomasse disponibles pour le biogaz est pourtant indispensable. Pour atteindre 20% de biogaz dans la consommation nationale en 2030, la filière doit multiplier par cinq les capacités installées pour parvenir à 60 TWh, dont 6 TWh de pyrogazéification (qui valorise la biomasse sèche et les combustibles solides de récupération), 2 TWh de gazéification hydrothermale (valorisation de la biomasse humide et des eaux usées) et 2 TWh de power-to-methane (gaz de synthèse à partir d’hydrogène et de CO2 biogénique). Or, fin mars, la France ne comptait que 674 unités de méthanisation opérationnelles, soit une capacité de 12,2 TWh par an. Auxquelles il faut adjoindre 1075 unités de biogaz produisant de la chaleur et de l’électricité raccordées au réseau, qui fournissent 0,6% de la consommation électrique finale. Dans les cartons se trouvent 858 projets de production de biométhane, dont 13 par pyrogazéification, qui ajouteraient 14 TWh de capacités. Avec cela, seul un tiers du chemin serait réalisé pour 2030.

Autre problème, nombre de ces projets sont dépendants des pouvoirs publics. Alors que le gouvernement d’Élisabeth Borne avait promis en décembre 2023 le lancement d’un appel à projets pyrogazéification, rien ne s’est passé. Le potentiel de cette technologie en France serait pourtant de plus de 4 TWh par an, valorisant 1,3 million de tonnes de déchets... Alors les gaziers patientent. Ils en ont l’habitude ! Ils ont attendu trois ans, jusqu'au 10 juillet, la publication du décret de mise en place des certificats de production de biogaz (CPB) nécessaires pour financer les projets d’une capacité supérieure à 25 MWh/an. En 2023, ceux inférieurs à ce seuil ont enfin bénéficié d’une revalorisation du tarif de rachat. Le dispositif des CPB financera la production de biométhane sans peser sur les finances de l’État, en imposant aux fournisseurs d’énergies un taux minimum d’incorporation de gaz renouvelables dans leur portefeuille clients. Le démarrage est prévu en 2026. Mais la filière attend une trajectoire d’obligation claire assortie d’un engagement politique pour 2030. Elle attend aussi une simplification des procédures réglementaires, afin de donner de la visibilité à moyen terme aux porteurs de projets de plus de 25 MWh par an.

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TotalEnergies veut aller plus vite

Car, aujourd’hui, seul TotalEnergies a eu la ténacité et les moyens nécessaires pour développer deux importants projets sans les CPB. Mais lui aussi les attend. «Nous sommes dans ce business depuis cinq ans en France. Mais cela avance lentement, c’est frustrant. Ce que l’on a installé en France, on l’a fait en une seule année aux États-Unis», a lancé Patrick Pouyanné, le PDG de TotalEnergies lors du congrès France Gaz 2024. Selon lui, «ce n’est pas l’argent qui manque», mais la taille des exploitations agricoles en France, plus petites qu’outre-Atlantique, qui oblige «à se mettre à plusieurs, ainsi que les procédures de permis trop complexes et longues». Mais «on y arrive», se félicite le PDG qui reste d’ailleurs motivé, même si sa priorité c’est le gaz fossile. «Le biométhane est une ressource locale que l’on a un devoir de développer», a-t-il rappelé. Encore faudrait-il que Patrick Pouyanné soit entendu.

La gazéification hydrothermale promet de hauts rendements

Pour atteindre son objectif de 20% de biométhane dans la consommation en 2030 et 100% en 2050, dans un contexte où le volume de biomasse disponible restera limité, la filière biogaz doit développer de nouvelles technologies à côté de la méthanisation classique. Il y en a trois : la pyrogazéification – pour valoriser la biomasse sèche et les combustibles solides de récupération (CSR) – ; la méthanation ou Power-to-gas – qui recombine de l’hydrogène et du CO2 – ;et la gazéification hydrothermale. «Cette technologie, émergente, transforme en biogaz 18 sources de biomasse liquide et de déchets industriels, comme les boues des stations d’épurations urbaines, le glycérol, la vinasse ou les lisiers et fumiers, avec un rendement de l’ordre de 80%, contre 40 à 45% dans la méthanisation et dans des unités 10 à 15 fois plus compactes», assure Robert Muhlke, le directeur de ce projet à GRTgaz. La technologie permet de récupérer les métaux et les minéraux pour les valoriser comme fertilisants. Le potentiel en France serait de 2 TWh de biométhane par an en 2030, 12 TWh en 2035 et 50 TWh en 2050, estime le groupe de travail dédié au sein du comité stratégique de la filière nouveaux systèmes énergétiques. Pour le concrétiser, un appel à manifestation d’intérêt est lancé pour développer les premiers projets industriels de gazéification hydrothermale. Du 2 septembre au 31 octobre, il sera ouvert aux porteurs de projets quel que soit leur stade d’avancement.

 

Couv 3732-3733

Vous lisez un article de L'Usine Nouvelle 3732-3733 - Juillet-Août 2024

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