L’ISS, victime collatérale de la guerre des étoiles ?

Face au risque de collision avec un nuage de débris spatiaux causé par la destruction d’un satellite par un tir de missile, les astronautes à bord de la Station spatiale internationale ont failli être contraint d’évacuer. Une illustration de l'accélération de la militarisation de l’espace, avec des conséquences imprévisibles.

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ISS station spatiale internationale
Le danger pour les astronautes à bord de l'ISS n'est pas définitivement écarté. Tous les 90 minutes, la station s'approche du nuage de débris spatiaux causé par la destruction d'un satellite.

La militarisation de l’espace avance à grand pas. Et l’on commence à en imaginer les dégâts possibles. Les premières victimes auraient pu être les sept astronautes à bord de la Station spatiale internationale, soit quatre Américains, deux Russes et un Allemand. Selon la NASA, les astronautes ont failli évacuer la station du fait du risque de collision avec des débris spatiaux générés par un tir antisatellite réalisé le 15 novembre et qu’elle attribue à la Russie (qui a depuis confirmé). «Je suis outré par cette action irresponsable et déstabilisante», a réagi de manière véhémente le patron de l’agence spatiale américaine Bill Nelson. Selon lui, il est inconcevable que la Russie ait pu mettre en danger les astronautes des Etats-Unis et des pays partenaires mais également ses propres cosmonautes. Pour leur sécurité, il a été demandé aux astronautes de fermer les écoutilles de certains modules de la station.

Selon les équipes techniques de la NASA, tout danger n’est pas définitivement écarté :  la station spatiale traverse ou s'approche du nuage de débris toutes les 90 minutes. Les débris seraient également une menace pour la station spatiale chinoise en cours de construction avec des Taikonautes à son bord.

Empêcher la création des débris spatiaux

Cet épisode illustre l’interdépendance de tous les acteurs ayant des actifs spatiaux qu’ils soient civils ou militaires. «Toutes les nations ont la responsabilité d'empêcher la création délibérée de débris spatiaux à partir des ASAT (tirs antisatellites) et de favoriser un environnement spatial sûr et durable», a également insisté Bill Nelson.

L’avertissement vaut pour tous. Plusieurs grandes puissances ont déjà réalisé des tirs de missile afin de détruire des satellites dont les Etats-Unis en 2008 et la Chine dès 2007. Plus récemment, l’Inde a également réalisé un essai de ce genre en 2019. Quel intérêt alors que la génération des débris supplémentaires dans l’espace accroît le risque de collisions avec les satellites en orbite ? Il faut y voir sûrement une démonstration de force, l’affichage d’une maîtrise technologique et surtout la volonté de montrer à ses adversaires la vulnérabilité de leur arsenal spatial, aussi couteux et sophistiqué soit-il.

Cet épisode révèle aussi l’accélération de la militarisation de l’espace. D’autres types de manœuvres militaires ont déjà eu lieu en orbite. La France en sait quelque chose. En 2018, la ministre des Armées, Florence Parly, avait publiquement révélé une opération d’espionnage  russe à… 36000 kilomètres d’altitude. Le satellite russe Louch-Olymp s’était excessivement approché d’un satellite de télécommunications militaire franco-italien probablement à des fins d’écoute !

Des satellites capables de passer à l'offensive

Ce «savoir-faire» de haut vol n’est pas propre à la Russie. Les grandes puissances spatiales travaillent sur la conception de satellites capables de s’approcher jusqu’à toucher d’autres satellites notamment pour réaliser des opérations de réapprovisionnement en carburant ou de réparation de panneaux solaires. «En fait, quand on fait ça, on fait aussi potentiellement une arme spatiale, tout dépend si le satellite approché est coopératif ou non...», nous indiquait déjà en octobre 2019 Xavier Pasco, directeur de la Fondation pour la recherche stratégique (FRS).

La France a pris acte de cette militarisation croissante de l’espace. En 2019, elle s’est dotée d’une nouvelle stratégie spatiale militaire. Un nouveau commandement de l’Espace a été mis en place au sein de l’armée de l’Air et de l’Espace pour coordonner cette nouvelle stratégie. Par ailleurs, les armées auront consacré un budget de 4,3 milliards d’euros à la modernisation de leur arsenal spatial entre 2019 et 2025. Une partie de ce budget permettra notamment de développer des armes capables de brouiller des satellites ennemis mais aussi des lasers à haute énergie pour les détruire. Dernière initiative en date : le lancement ce 16 novembre de trois satellites d’écoute électromagnétique capables de localiser et d’identifier des émetteurs et des radars au sol.

Cette accélération de la militarisation des orbites est-elle inéluctable ? Qui pourrait la freiner ? Pas le droit, dans l’état actuel des choses. Le seul texte juridique qui existe, le traité de l’Espace de 1967, n’interdit pas les activités militaires… sauf le déploiement d’armes de destruction massive, soit des bombes nucléaires en orbite. Mais l’interdépendance dans l’espace devrait calmer les ardeurs des plus belligérants, selon Xavier Pasco de la FRS : «Si un pays fait des débris, tout le monde en paye le prix y compris celui qui est à l’origine des débris». Sera-t-il entendu ? 

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