[L'instant Tech] «La croissance numérique actuelle n'est pas soutenable» estime Benjamin Ninassi, de l’Inria

L'empreinte carbone du numérique, qui représente aujourd’hui 4% des émissions globales de CO2, pourrait tripler entre 2020 et 2050, estiment l'Arcep et l'Ademe dans une étude publiée début mars. La réflexion pour aller vers davantage d'efficacité énergétique et de sobriété n'en est pourtant qu'à ses prémices, révèle Benjamin Ninassi, adjoint au responsable du programme « Environnement et Numérique » de l’Inria dans une interview.

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Benjamin Ninassi
Benjamin Ninassi, adjoint au responsable du programme « Environnement et Numérique » de l’Inria.

L'Usine nouvelle : En quoi consiste le programme numérique et environnement de l’Inria, créé en octobre 2022 ?

Benjamin Ninassi : Il s’appuie sur trois axes. Le premier comporte deux volets : un sur le numérique au service de l’environnement et l’autre sur la quantification et la réduction des impacts environnementaux du numérique pour rendre son usage soutenable. Le deuxième axe est consacré à l’appui des politiques publiques, comme par exemple le partenariat renforcé avec l’Ademe illustré par le programme « Alt-Impact » porté conjointement avec l’Ademe et le CNRS pour déployer la sobriété numérique sur le territoire. L'Inria contribue également à la mission numérique écoresponsable de la DINUM et aux travaux gouvernementaux en cours sur la feuille de route de décarbonation du numérique. Enfin, le troisième axe porte sur la production de contenus de sensibilisation et de formation aux impacts environnementaux du numérique mais aussi aux gestes de sobriété (écoconception des services numériques, allongement de la durée de vie des équipements, recyclage des matériels informatiques), à destination du grand public mais aussi des professionnels dans les entreprises.

Le secteur numérique représente aujourd’hui environ 10% de la consommation énergétique totale française, un chiffre en croissance de 10% par an en moyenne depuis 2013. Ces chiffres vous inquiètent-ils ?  

La croissance numérique actuelle n’est pas soutenable, surtout si à terme 100% de la population mondiale est connectée, contre 52% en 2018. Plusieurs études prévoient notamment une progression dramatique des objets connectés, de 34 milliards aujourd’hui à 45 milliards d’ici 2025. D’autres études évoquent même le chiffre de 75 milliards. Par ailleurs, les gaz à effet de serre ne sont pas les seuls impacts environnementaux du numérique, une étude du collectif Green IT parue en 2021 retient entre 15 et 20 critères différents. Les principaux sont la pollution de l’air et des sols, liée à l’extraction des matières premières, qui contribue également dans certaines régions au stress hydrique ou encore à l’artificialisation des sols.

Une source non négligeable de pollution est liée aux équipements numériques en fin de vie, sachant que seuls 17% des déchets d'équipements électriques et électroniques sont captés par une filière recyclage règlementaire à l'échelle mondiale (54% en France), les autres finissent dans des décharges à ciel ouvert et sont le plus souvent incinérés pour en extraire quelques métaux, ce qui génère beaucoup de pollution. Même lorsque les déchets sont captés par une filière de recyclage conventionnelle, moins de 1% des terres rares sont recyclées. Il y a deux raisons à cela, en premier les brevets qui font que les entreprises qui recyclent ne savent pas forcément quels métaux sont présents dans les appareils, et en deuxième lieu la miniaturisation, qui va jusqu’à prendre la forme d’encres métalliques. Cette réalité montre que le recyclage n’est pas une solution qui permet à elle seule de rendre le numérique soutenable. Nous avons besoin de gains d’efficacité, d’écoconception, mais aussi de sobriété numérique.

Comment quantifie-t-on l’impact du numérique ?

Aujourd’hui ce qu’on sait bien faire c’est quantifier les impacts environnementaux liés à la fabrication d’un appareil. Comme pour l’industrie en général, les fabricants savent réaliser des analyses du cycle de vie de tous les biens qu’ils produisent. Ce qu’on ne sait pas faire en revanche c’est évaluer de manière standardisée les impacts des services numériques, par exemple celui de la conversation sur Zoom que nous sommes en train d’avoir en ce moment. En effet, ce type d’échange passe par différentes infrastructures et il est difficile de quantifier l’impact d’un service donné sur le réseau et les infrastructures mutualisées dans un datacenter. La modélisation de ces impacts fait actuellement l’objet de travaux de recherche. Aujourd’hui, on est seulement capables de quantifier de manière acceptable la consommation globale, et encore avec des divergences, selon que les études sont menées par les fournisseurs d’accès internet, les constructeurs d’équipement ou les chercheurs. Il n’existe pas non plus de méthodologie standardisée pour quantifier les émissions de carbone évitées grâce à une solution numérique. Or, il n’y a pas de réponse générique, il faut aller quantifier processus par processus, afin d’éclairer les décisions politiques. Ce qui est sûr c’est que si demain nous déployons massivement de nouveaux services comme le métavers, cela va nécessiter un renouvellement, voire un ajout, d’un certain nombre d’équipements, ce qui nécessitera de nouvelles infrastructures. 

Quelles sont aujourd’hui les principales pistes qui existent pour limiter l’impact du numérique ?

Environ 80% de l’impact du numérique provient de la fabrication des équipements, donc une partie essentielle de la réduction de l’impact du numérique est liée à l’allongement de leur durée de vie. Dans les années 80, la durée de vie moyenne des équipements numériques était de 7 à 9 ans, aujourd’hui elle est de 3 à 4 ans. Il apparait nécessaire d’inclure dans les travaux de recherche des spécialistes en sciences sociales pour améliorer l’écoconception des objets et des services en incluant des problématiques d’usage, faire en sorte qu’ils durent le plus longtemps possible et soient réparables. Evidemment, toutes ces recherches remettent en cause les modèles économiques actuels et impliquent de faire preuve d’un nouvel imaginaire en se posant notamment la question de l’utilité sociétale des objets qu’on fabrique et des services numériques qu’on déploie.

Comment les industriels se sont-ils emparés de ces questions ?

Un secteur qui a pris un virage intéressant sur ce plan est celui des copieurs. Aujourd’hui la majorité des entreprises louent des copieurs, ce qui incite les fabricants à concevoir des machines plus durables. De la même manière, on peut imaginer d’autres systèmes de location ou de mutualisation des équipements, par exemple pour les box internet. On peut aussi citer les Fairphone, qui sont démontables, ou Dell qui travaille également sur un ordinateur dont tous les composants sont démontables sans tournevis. Par ailleurs, dans le cadre du plan de sobriété présenté début octobre 2022, les acteurs du numérique se sont en engagés, en plus des actions sur le chauffage et l’éclairage des locaux, à limiter le recours à la climatisation dans les centres de données et à éteindre certaines fréquences lorsqu’elles ne sont pas utilisées. OVH cherche notamment à réduire la consommation de ses datacenters et à améliorer sa performance environnementale en menant par exemple une campagne d’augmentation de température graduelle de ses salles batteries, réseaux et énergie. Nous collaborons de plus avec eux afin de réduire la consommation énergétique des logiciels s’exécutant dans le cloud, dans le cadre du projet ANR Distiller.

Comment se situe la France sur ces questions par rapport à ses voisins européens ?

La France est très avancée sur ces questions grâce à un écosystème du numérique responsable très développé, et beaucoup des outils produits en France, des guides de bonnes pratiques et référentiels d’écoconception par exemple, sont par la suite déployés dans d’autres pays. Ces questions émergent aujourd’hui à l’échelle européenne, notamment dans le cadre de la Green Digital Coalition, missionnée par l’Union européenne pour produire une méthodologie d’évaluation de l’impact environnemental de certains projets numériques. Sur le plan législatif, la loi visant à réduire l’empreinte environnementale du numérique (REEN) du 15 novembre 2021 impose aux collectivités de plus 50 000 habitants un plan stratégique pour conserver plus longtemps les équipements, notamment en utilisant des matériels reconditionnés. Il est cependant dommage que cette obligation de déployer une stratégie numérique responsable ne concerne pas encore les entreprises privées.

Le deuxième levier est l’obligation imposée par le législateur aux constructeurs d’indiquer un indice de réparabilité sur les objets numériques. On a constaté que cela avait un impact car les batteries démontables ont refait leur apparition dans les derniers modèles de téléphones, pour améliorer cet indicateur. C’est un sujet très jeune, d’autres leviers sont en cours de discussions et d’élaboration. Le numérique est un outil clé pour la décarbonation de certains secteurs, notamment l’agriculture, mais dans le même temps il génère des pollutions, d’où l’urgence d’adopter une démarche low tech pour minimiser les impacts négatifs.

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