Que vous habitiez en plein cœur de Paris, au fin fond de la Creuse ou près d’une plage corse, un avion mandaté par l’Institut national de l’information géographique et forestière (IGN) passera nécessairement au-dessus de votre tête d’ici à 2026. L’établissement public s’est lancé au printemps dans un chantier titanesque, consistant à réaliser en cinq ans une cartographie 3D de l’ensemble de la France.
L’avion en question, qui effectuera au total 7 000 heures de vol pour ce projet, n’est pas doté de simples appareils photo mais d’une technologie qui permet de mesurer la distance en utilisant les propriétés de la lumière : le lidar. Concrètement, le scanner laser installé dans l’appareil émet vers le sol des impulsions lumineuses à très haute fréquence, celles-ci sont réfléchies dès qu’elles rencontrent un obstacle, puis le lidar enregistre leur temps de parcours et en déduit la position des points impactés.
Ce dispositif est déjà utilisé sur le territoire depuis plusieurs années, notamment pour évaluer les risques d’inondation aux abords des littoraux et des principales rivières. Mais l’objectif de l’IGN est désormais de couvrir la totalité du pays, avec une précision de dix points par mètre carré, contre deux aujourd’hui. Que les défenseurs de la vie privée se rassurent : impossible de reconnaître un visage avec ce degré de finesse.
Protéger l’environnement
Si plusieurs entités publiques ont exprimé leur intérêt pour ce projet, estimé à 60 millions d’euros, c’est que les données qu’il compte récolter font l’objet de vives convoitises. Elles pourraient en effet aboutir à de nombreuses applications concrètes, notamment en matière de protection de l’environnement. Constituer un jumeau numérique du pays permettra tout d’abord d’anticiper les catastrophes naturelles (éboulements, avalanches, inondations...) et d’aménager le territoire en conséquence. Il devrait également être plus facile de savoir où installer des panneaux solaires et des éoliennes pour générer un maximum d’énergie.
Grâce au programme de l’IGN, l’État pourrait à terme réaliser d’importantes économies concernant l’évaluation de la biomasse forestière et les politiques agricoles. « Il y aura moins de déplacements sur le terrain pour vérifier les informations transmises, nous allons automatiser les processus, détaille Nicolas Lambert, le chef du service des partenariats et des relations institutionnelles de l’IGN. Cela pourrait par exemple faciliter la vie des agriculteurs, qui n’auraient plus à faire de relevés eux-mêmes pour obtenir des subventions de la PAC, mais simplement à confirmer les données récoltées avec nos lidars. »
Données en libre accès
Mais les bénéfices de cette cartographie massive ne se limitent pas au développement durable. Un secteur en plein essor devrait pleinement en profiter : la voiture autonome. Pour être en mesure de différencier un trottoir d’une bande d’arrêt d’urgence, elle devra faire preuve d’une précision irréprochable. Une copie numérique détaillée de l’ensemble des routes devrait l’aider à atteindre cet objectif, en complémentarité avec ses caméras et capteurs.
Autre avantage indéniable à mieux connaître le territoire, la sécurité. « Lors d’un déplacement présidentiel par exemple, il sera plus simple de déterminer quelles sont les zones dangereuses où pourraient s’installer des snipers mal intentionnés et quelles sont celles qui permettent de les contrer plus facilement », résume l’employé de l’IGN. L’industrie du jeu vidéo, engagée dans une quête du réalisme de plus en plus poussée, sera elle aussi sûrement intéressée par cet aspect qui pourrait doper la réalité virtuelle.
Comme l’indique avec enthousiasme Nicolas Lambert, la majorité des usages de cette technologie n’ont pas encore été inventés. Particuliers et entreprises auront tout le loisir d’en trouver de nouveaux, puisque l’ensemble des données, d’un volume total de 3 pétaoctets (environ 3 millions de gigas), sera diffusé en libre accès. « Des appels à projets spécifiques seront lancés pour accompagner les nouveaux usages du lidar, nous voulons faire en sorte de créer de l’emploi en France », assure le représentant de l’IGN. Si le choix de la transparence facilitera sûrement la tâche des petites structures, il devrait également intéresser les géants du numérique. Google, Facebook et Apple ont d’ailleurs déjà pour ambition de numériser une bonne partie de la planète. La bataille de la cartographie a commencé.

Vous lisez un article publié dans L'Usine Nouvelle n°3699 de novembre 2021



