Le directeur exécutif des champagnes Piper-Heidsieck relate avec enthousiasme la dégustation qu’il a animée à distance avec des clients thaïlandais pendant le confinement. Benoît Collard évoque "un partage d’expérience unique, auquel nous n’aurions pas pensé avant la crise sanitaire". Alors que la filière champagne anticipe une baisse d’un tiers de ses ventes cette année, soit 1,7 milliard d’euros de pertes, la maison rémoise (130 salariés) mise sur ce nouveau type d’expériences clients pour accroître la part de ses ventes en ligne.
Cet esprit de résilience, la région Grand Est entend l’insuffler largement à l’économie du territoire, l’un des plus éprouvés par le Covid-19. Le business act adopté par le conseil régional le 10 juillet constitue le fer de lance de cette stratégie, bâtie en relation étroite avec les services de l’État. "L’identification d’objectifs et de projets très en amont nous permettra de dégainer les premiers au moment de la publication des cahiers des charges des grands plans de relance nationaux et européens", argumente Lilla Merabet, la vice-présidente de la Région chargée de la compétitivité et de l’innovation.
Certains industriels identifient d’ores et déjà les opportunités de croissance de l’ère post-coronavirus.
Les enjeux de relocalisation des industries de santé portent l’activité de Biosynex, dans l’agglomération strasbourgeoise (Bas-Rhin). La biotech de 200 salariés a vu sa technologie de dépistage sérologique du coronavirus validée par le ministère de la Santé. Elle prévoit le rapatriement de Chine d’une partie de sa production de tests "diagnostic rapide". Objectif : produire 4 millions de tests par mois à partir de septembre, en association avec un sous-traitant lyonnais. "D’ici à la fin de l’année, nous espérons être à 100 % indépendants du marché asiatique en acquérant nos anticorps en Europe", expose Oren Bitton, le directeur commercial de Biosynex. Une soixantaine d’intérimaires a déjà été recrutée en Alsace, des emplois que l’entreprise espère pérenniser en développant davantage de tests made in France.
Disposer d’une supply chain très intégrée permet d’être plus fort. Le fabricant et distributeur de produits surgelés Thiriet (3 000 salariés), situé à Éloyes (Vosges), a pu compter pendant la crise sur son site de production, ses cinq plates-formes logistiques, 90 centres de livraison à domicile et 180 magasins. Ses ventes ont augmenté de moitié, "un niveau qui ne diminue que très légèrement avec le déconfinement, ce qui est une très bonne nouvelle au regard des efforts fournis ", se réjouit Christiane Bertoncini, la directrice générale du groupe.
Plan auto et pacte productif
Le fabricant de cloisons de bureau amovibles Clestra Hauserman veut, lui, rapatrier dans son usine d’Illkirch-Graffenstaden (Bas-Rhin) une partie du travail auparavant effectué à l’étranger. Le coût de montage de ses cloisons pèse un quart de son chiffre d’affaires. Or, "à New York, les restrictions sur le travail des étrangers imposées par la pandémie ont fait grimper le coût horaire des monteurs à plus de 100 dollars ! Notre objectif consiste à convertir ces heures sur chantier en heures d’usine", pointe Vincent Paul-Petit, son président. Grâce à une plus grande part de préfabrication en atelier, ses coûts de montage pourraient baisser de 20 %.
Les industriels de Grand Est entendent bien tirer parti des différents plans gouvernementaux de soutien à l’économie. Le plan auto, favorable aux véhicules décarbonés, va contribuer à renforcer cette filière très présente dans la région, estime Marc Bauden, le directeur du pôle industriel de PSA de Trémery-Metz (Moselle) : "Notre fonderie de Charleville-Mézières, dans les Ardennes, fournit des pièces brutes constitutives des chaînes de traction électriques dont nous engageons la production à Trémery-Metz. Ces chaînes de traction seront livrées à terme à l’usine terminale de Mulhouse, qui assemble déjà des véhicules hybrides."
Troisième région productrice de bois sciés, le Grand Est bénéficie d’un atout naturel pour construire l’économie « "forte, écologique, souveraine et solidaire »" appelée de ses vœux par le président Emmanuel Macron pour le pacte productif. Or cette matière première demeure sous-valorisée, estime Cécile Cantrelle, la présidente d’Alsapan, fabricant de meubles en kit, sols et plans de travail implanté Dinsheim-sur-Bruche (Bas-Rhin). Le business act régional offre l’opportunité de faire émerger, via des appels à projet, une filière de transformation des bois qui apporte de la valeur ajoutée et rééquilibre notre balance commerciale en transformant localement des bois issus de nos forêts. "
Économie de l’usage
Le lorrain Noremat invite les entreprises à prendre dès à présent le chemin d’une économie décarbonée en commercialisant davantage l’usage des biens manufacturés plutôt que leur propriété. Le constructeur d’équipements d’entretien pour les accotements routiers (300 salariés) s’apprête à mettre en service à Toul (Meurthe-et-Moselle) 7 000 mètres carrés d’ateliers dévolus à la remise en état de machines usagées, en partenariat avec une structure d’insertion. Une vingtaine de personnes devrait y travailler et s’y former à la maintenance. Clestra Hauserman cherche de son côté un entrepôt en Ile-de-France en vue de développer l’économie circulaire. "Nous installons actuellement, sur un chantier parisien, 2 500 mètres linéaires comprenant un quart d’anciennes cloisons. Dans cinq ans, le leasing et la commercialisation de cloisons de seconde main pourraient représenter 15 % de notre chiffre d’affaires, et même plus si la taxation carbone encourage cette activité", se réjouit Vincent Paul-Petit.
La mise à l’arrêt de pans entiers de l’industrie régionale incite aussi les acteurs du territoire à réclamer des changements réglementaires. La Région souhaiterait pouvoir acquérir des obligations convertibles en vue d’aider les entreprises locales. Ludovic Weber, le directeur général du fabricant de canalisations Saint-Gobain PAM (2 000 salariés dans le Grand Est), aimerait plus de réciprocité dans l’accès aux marchés publics, avec des outils européens capables d’entraver l’accès aux marchés publics des industriels issus de pays tiers qui restreignent l’accès à leurs marchés publics.
Le Grand Est en chiffres
- 5,5 millions d’habitants
- 18,6 % Part des emplois du Grand Est dans l’industrie
- 85 000 salariés dans la filière automobile
- 260 millions d’euros
- Aides régionales aux entreprises en difficulté
- - 15 % Baisse du PIB régional attendue au deuxième trimestre 2020
- Sources : Direccte, Banque de France, région Grand Est
Marc Bauden, directeur du pôle industriel PSA de Trémery-Metz (Moselle) : « Un programme régional de relocalisation »
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Comment percevez-vous le projet de business act régional ?
Cette initiative conjointe de la région Grand Est et des services de l’État me semble remarquable, dans le sens où elle associe l’ensemble des acteurs d’un territoire. J’ai été contacté à la fin mai en vue d’animer l’un des 22 groupes thématiques, celui dévolu aux enjeux de relocalisation, de stratégie d’achats et de circuits d’approvisionnement. En trois semaines, nous avons dû établir des propositions concrètes. Ce timing serré témoigne de la volonté de réussite du business act. Il était nécessaire de ne pas attendre que les entreprises soient davantage en difficulté. -
Que préconise votre groupe de travail ?
Nous demandons l’instauration dès cet été d’une charte d’engagement volontaire proposant aux entreprises du territoire d’augmenter de 5 % leur part d’achats dans le Grand Est. D’ici à la fin 2020, nous préconisons la mise en place d’un programme régional de relocalisation. Il comprendrait notamment un volet d’aide à la décision permettant de modéliser le coût complet d’une chaîne de production. Il s’agirait également de mieux connaître le potentiel de relocalisations du Grand Est. -
Vous avez aussi imaginé des expérimentations ?
Nous souhaitons des évolutions réglementaires autorisant la création d’un fonds souverain régional capable d’intervenir auprès des PME et ETI du territoire en fonds propres et quasi-fonds propres. Nous appelons également de nos vœux un transfert des fonctions opérationnelles de Pôle emploi vers la Région afin de rapprocher l’offre et la demande en main-d’œuvre.



