Farm to Fork n’a pas encore dit son dernier mot. Dans le froid hémicycle du Parlement européen les députés pourraient approuver le 22 novembre l’objectif porté par la Commission de réduire de réduire de 50% les pesticides d’ici la fin de la décennie. Et s'il est impossible de savoir si le texte sera adopté à temps, les élections européennes ayant lieu mi-2024, il comporte une mesure totalement inédite, aux airs de victoire pour les défenseurs de la transition écologique en Europe : les Etats membres seraient désormais légalement tenus de réaliser l’objectif cible.
Favoriser la "lutte intégrée" aux épandages de pesticides
Ils s’appuieront pour cela notamment sur les IPM. Derrière l’acronyme barbare, un guide des bonnes pratiques de «lutte intégrée» à destination des agriculteurs, modulables par les autorités compétentes au niveau de chaque Etat, afin de s’assurer que l’usage des pesticides n’intervient qu’en dernier recours. En lieu et place, des mesures qui vont de l’intégration d’une plus grande rotation dans les cultures, à l’appui sur des «datas» afin de n’intervenir que si nécessaire, au recours prioritaire aux produits de «biocontrole» comme les kairomones…
Les IPM ont déjà fait leur apparition il y a plus de dix ans dans la vulgate européenne : à l’époque, les Etats sont déjà censés élaborer des stratégies, sans objectif de réduction contraignant. Les plans Ecophyto font office d’exemple en la matière, la France ayant même pris les devants sur la réglementation communautaire avec une première mouture déployée dès 2008. Problème, leurs effets sur la réduction des pesticides sont faibles malgré d’importants investissements de l’Etat. En 2019 par exemple, 640 millions d’euros ont été dépensés. Quinze ans après, le Nodu, un indicateur de traitements auquel se réfère le gouvernement, n’a pas quasi pas bougé.
Ministère de l'Agriculture Evolution du nombre des quantités de pesticides épandues en France depuis le premier plan Ecophyto. Source : ministère de l'Agriculture.

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Graines de soja - Etats-Unis$ USD/tonne
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Phosphate diammonique (DAP)$ USD/tonne
Des politiques anti-pesticides inefficaces
Le cadre légal désormais contraignant au niveau européen suffira-t-il à inverser la tendance ? Les interdictions de molécule devraient poursuivre leur rythme et réduire l’arsenal de solutions disponibles pour les agriculteurs. L’effet des plans de réduction des pesticides uniquement… focalisés sur les pesticides semblent avoir des effets limités comme le rappelle l’Inrae, dans un épais rapport de prospective pour «Une agriculture européenne sans pesticides en 2050», dont la version intégrale a été discrètement publiée en novembre.
«Depuis 2000, il y a eu une croissance substantielle des politiques (…) pour réduire les impacts, les risques et l’utilisation des pesticides. Les évaluations disponibles de ces politiques suggèrent des effets limités», écrivent les chercheurs. «On se trompe d’objectif», pose Jean-Paul Bordes, le directeur général d’Acta, l’association qui fédère les instituts techniques en France, chargés de délivrer des conseils aux agriculteurs. «L’objectif ce n’est pas de réduire les produits phytosanitaires, mais d’être en capacité de construire des alternatives crédibles», poursuit-il alertant sur la nécessité de créer un système économiquement viable.
Un exemple symptomatique, celui des taxes censées convaincre par le prix les agriculteurs à se passer de certains produits. «En raison du manque de disponibilité ou de connaissance à propos des alternatives, (…) l’élasticité de la demande pour les pesticides apparait comme étant très faible, au moins à court terme», pointent les auteurs de l’étude précitée.
«Cette réduction de moitié ne peut se faire qu'en produisant moins»
L’équation ne semble pas pouvoir être réglée à grande échelle au niveau de la parcelle (voir ci-dessous l’interview de la députée Sarah Wiener, rapporteuse sur le texte adopté au parlement européen ndlr). «Déjà en 2008 l’INRAE dégageait trois chemins pour une réduction des produits phytosanitaires : la voie de l’optimisation, où beaucoup a été déjà fait ; la voie de la substitution, où l’on remplace un produit phyto par autre chose – ce qui n’est pas toujours la panacée, surtout en grande culture ; la voie de la reconception du système de culture. A l’époque, avec les deux premiers piliers, nous estimions pouvoir atteindre 17% de réduction. Dans certaines fermes expérimentales comme celles du réseau Dephy, nous avons pu atteindre 25% de baisse – pas 50 ! Aujourd’hui, cette réduction de moitié ne peut se faire qu’en produisant moins ou en baissant la performance économique de la ferme», énumère Jean-Paul Bordes.
«En serons-nous capables en 2030 ? Je suis réservé, il faudrait des innovations de rupture, poursuit-il. Il a trois leviers. D’abord, la génétique, avec les Nouvelles techniques de sélection (NBT) : il ne faut pas croire que cela sera merveilleux, cela fait quinze ans qu’on a déclaré la guerre aux pesticides et jusque-là les progrès sont assez faibles sur ce terrain. Le deuxième levier c’est celui des agroéquipements et de la robotique, qui seront surtout utiles pour le désherbage où, par définition, il n’y aura pas de solution génétique. Nombre de ces équipements sont encore des prototypes. Le dernier point, sont les solutions de biocontrôle, encore peu disponibles en grandes cultures. Si nous avons toutes ces innovations de rupture nous pourrons transformer les systèmes.»
Un constat qui n’incite guère à l’enthousiasme et augure d’une nouvelle cible largement manquée. Et si la clef était ailleurs ? Et si les leviers à activer pour rendre l’équation viable dépassaient largement la parcelle ? Eléments de réponse demain, dans notre prochain épisode.
Quatre questions à Sarah Wiener, la rapporteuse du texte pour les Verts
Ancienne animatrice d’émissions de cuisine en Allemagne, la députée Sarah Wiener est aujourd’hui agricultrice bio en parallèle de ses activités parlementaires. Elle est une actrice clef de ce texte, teneuse d’une ligne ambitieuse. Elle se montre toutefois peu optimiste sur l’obtention d’un accord total entre les institutions européennes avant les élections mi-2024.
Usine Nouvelle : Comment peut-on atteindre une baisse de 50 % de l’usage des pesticides d'ici 2030?
Sarah Wiener : Il est facile de réduire ou éliminer les pesticides pour certaines cultures. Le modèle c’est l'agriculture biologique. L’agriculture conventionnelle doit travailler de manière plus préventive et utiliser davantage la lutte intégrée contre les ravageurs (IPM). Si l’on applique d’abord toutes les mesures préventives, mécaniques notamment, on arrive automatiquement à une réduction des pesticides en Europe. Les agriculteurs y gagneraient car ces intrants sont coûteux.
Cela pourrait-il être fait pour toutes les cultures ?
Certaines cultures nécessitent une quantité particulièrement importante de pesticides. Mais il existe également des pesticides biologiques, qui sont utilisés en agriculture biologique. Il y a des cultures où il sera difficile de se passer complètement de pesticides chimiques, mais l’objectif global est de promouvoir des variétés robustes et de les cultiver là où le climat et le sol sont favorables. Si je cultive certaines variétés de pommes de terre dans une région pluvieuse, j'aurai des problèmes, idem sur les vignes pour les années humides. Mais il existe déjà des vignes résistances aux champignons qui permettent de faire des vins très bons, naturels et écologiques. Les solutions devront être régionales et différenciées. Il n'y a pas une seule grande solution pour toute l'Europe.
2030 est-il un objectif trop optimiste ? Certains agriculteurs réclament un report à 2035…
Nous devons commencer tout de suite à réduire les pesticides, en soutenant les agriculteurs. Il n’y a aucune raison pour que nous ne commencions que dans quelques années. Tout ce qui peut être atteint en 2035 peut l’être dès 2030. Malheureusement, aujourd'hui, on trouve surtout des semences qui ne peuvent pas survivre sans pesticides. Cela ne peut pas être un modèle pour l’avenir.
Ce texte ne concerne que les pesticides alors que nombre d’études indiquent que la réduction des pesticides impose de faire évoluer l’ensemble du système alimentaire, par exemple en réduisant les engrais. Est-ce suffisant ?
Nous devons rendre l’ensemble de notre système alimentaire plus durable si nous voulons qu’il soit robuste. Nous avons besoin d’engrais, mais il faut privilégier les engrais naturels et organiques, un sol qui peut mieux l’absorber. Nous ne construisons rien avec des engrais minéraux. La réduction des pesticides n’est qu’un élément constitutif d’une nouvelle agriculture à laquelle nous devons parvenir si nous voulons avoir un avenir. Mais cela nécessite une transformation du secteur alimentaire. L’industrie réclame toujours les mêmes aliments standardisés.
Entretien réalisé par Solène Davesne.



