La Commission européenne ambitionne de réduire de 50% l’utilisation des pesticides d’ici la fin de la décennie via sa stratégie "de la ferme à la fourchette" ? Dont acte : l’Institut national de la recherche agronomique (Inrae), rattaché au ministère de l’Agriculture, a présenté le 21 mars trois scénarios de transition vers une agriculture sans pesticides en Europe à l’horizon 2050.
Le résultat de deux ans de recherche qui auront mobilisé plus d’une centaine d’experts internationaux de l’alimentation, chercheurs et acteurs des filières. La présentation de ces travaux sera suivie de la publication d’une étude d’un demi-millier de pages dans les prochaines semaines.
Changer de paradigme
A l’origine, deux constats : l’effet limité des politiques publiques européennes qui, malgré une réduction significative du nombre de molécules ces dernières années, peinent à faire diminuer les volumes de pesticides utilisés sur le Vieux Continent, mais, aussi, l’idée que la culture n’étant qu’une composante du système alimentaire, c’est l’ensemble de ce dernier qu’il faut transformer. Pas question de laisser les agriculteurs se débrouiller seuls : filières, acteurs publics et consommateurs doivent se mobiliser. «Ces scénarios ne sont pas des prédictions, a souligné Christian Huyghe, le directeur scientifique de l’Inrae, en propos liminaire. Ce sont des narratifs qui précisent les conditions globales d’une agriculture sans pesticides. Ils dessinent les connaissances à produire.» Si trois scripts ont été dégagés, ils s’articulent autour de quelques principes.
La protection des cultures dans un monde sans pesticides passerait par six type d'actions : le développement des produits dits de biocontrôle, avec l’usage par exemple de microorganismes pour protéger les plantes, la sélection variétale, la gestion du paysage avec l’ajout de haies par exemple, l’augmentation du nombre de variétés présentes sur la parcelle, l’ajout de variétés - notamment de légumineuses - dans les rotations et enfin, la lutte physique contre les agressions via le désherbage mécanique par exemple. Là où le seul traitement phytosanitaire pouvait suffire par le passé, les modes d’actions devront être combinés.

- 1102.98+6.11
Mars 2026
Huile de palme - Malaisie$ USD/tonne
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Mars 2026
Graines de soja - Etats-Unis$ USD/tonne
- 658.25+5.07
Mars 2026
Phosphate diammonique (DAP)$ USD/tonne
Trois scénarios
Un premier scénario, dit "marché global", est présenté, dans lequel en 2050 «les normes internationales garantissent que les produits alimentaires proviennent d’une agriculture sans pesticide» grâce notamment «à l’inclusion de standards de production (…) dans des accords bilatéraux entre l’Union européenne et ses partenaires commerciaux.» Dans ce monde, les exploitations françaises ont poursuivi leur agrandissement et demeurent très spécialisées.
Les agriculteurs s’évertuent au développement de l’immunité des plantes : les nouveaux intrants ont remplacé la chimie de synthèse et des robots permettent une action précise. Dans les champs, la data est reine. Ce scénario est associé à un maintien des habitudes alimentaires actuelles mais aussi de la dépendance aux marchés mondiaux pour l'Europe. Les conclusions quant à l’impact carbone sont divergentes.
Inrae Résumé des trois scénarios dessinés par l'Inrae (Source : Inrae)
Un deuxième scénario intitulé "microbiomes sains" s’attarde à stimuler l’interaction de la plante avec les organismes qui l’environnent. Son cadre de réalisation est plus régional. Le consommateur a adopté une alimentation plus diversifiée et réduit sa consommation de sucre et de viande. Les agriculteurs ont développé leur connaissance du microbiome (l'ensemble des micro-organismes et de leur gènes vivant dans un environnement particulier ndlr), notamment grâce aux data et «ont défini des stratégies de gestion des systèmes de culture [...] pour maîtriser les bioagresseurs.» Les filières ont accompagné la création de chaines de valeur diversifiées au niveau régional.
Au bout du spectre, le troisième scénario mise sur de forts services écosystémiques via des paysages complexes et diversifiés, comprenant «20% des terres dédiées aux habitats naturels et semis naturels», comme les haies. Contrairement au premier scénario, les intrants sont faiblement mobilisés. «La gestion des maladies des plantes s’appuie sur la prophylaxie, la connaissance des cycles des bioagresseurs et des agents pathogènes, et sur la régulation biologique assurée par les microorganismes.» Il s’appuie sur une végétalisation plus forte de l’assiette.
Comme pour le scénario précédent, l’Inrae estime que l’ajustement de la consommation via une baisse de la demande en viande est de nature à améliorer la dépendance européenne aux importations mais aussi améliorer significativement le bilan carbone de l’agriculture européenne – quoi qu’elle repose sur l’hypothèse de convertir les prairies permanentes, qui ne serviront plus au cheptel qui aura fondu, en zones arbustives ou forestières.
Les trois scénarios supposent des efforts de recherche importants pour exploiter le potentiel tant des nouveaux intrants comme les produits de biocontrôle où quantifier plus précisément l’efficacité des régulations systémiques.
Le juste prix
Reste à savoir qui paiera, l’étude s’étant focalisée sur la production, pas sur les prix. On devine que le scénario 3, qui conduirait probablement à des pertes de rendement plus marquées, renchérirait le plus le coût de l’alimentation. L’Inrae suggère aussi de taxer les produits les moins sains du rayon, au regard de la santé humaine et de l’environnement, pour subventionner les produits plus sains.
La question du coût pèse aussi sur l’amont. «Si le consommateur a ses exigences, ce n’est pas pour autant qu’il privilégie la qualité de la production au moment de l’achat. L’agriculteur est prêt à mener le changement s’il trouve un revenu" a pointé Henri Bies-Péré, le vice-président de la FNSEA, le syndicat agricole majoritaire, présent au colloque. Qui assume le coût financier de la transition ? Un message pour l’ensemble de la filière alimentaire, alors que le bio traverse une crise sans précédent.



