Enquête

L’Europe va-t-elle rater le coche de la révolution Open RAN des réseaux mobiles ?

Alors que les Etats-Unis soutiennent massivement leur écosystème Open RAN, l’Europe se tient curieusement à l’écart de cette révolution annoncée des réseaux mobiles. Sans une politique industrielle favorisant l’émergence d’un écosystème européen, elle dépendra d’équipementiers extra-européens pour ses prochaines générations de réseaux mobiles. Avec le risque de mettre sa souveraineté numérique en danger et de passer à côté d’une belle opportunité de marché.

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Le belge AccelleRAN, principal acteur européen émergent des réseaux Open RAN
AccelleRAN, principal acteur européen émergent des réseaux OpenRAN

L’Europe se targue de disposer jusqu’ici des moyens de sa souveraineté dans les télécoms avec deux des trois plus gros équipementiers mondiaux : le suédois Ericsson et le finlandais Nokia. Mais ça, c’est peut-être du passé : l’avenir s’annonce moins rose. En cause : la vague Open RAN, annoncée comme une révolution de nature à rebattre les cartes sur le marché des équipements télécoms.

"Il ne s’agit pas d’une nouvelle technologie au sens de la 5G mais d’une nouvelle façon de construire les réseaux mobiles, explique à L’Usine Nouvelle Jean-Luc Lemmens, directeur de la division télécoms à l’Idate, un think tank européen spécialisé dans l'économie numérique, les médias, l'internet et les télécommunications, et basé à Montpellier. Pour l’utilisateur final, rien ne change. Le changement est pour les opérateurs. On passe d’un monde ancien, où les équipementiers Huawei, Nokia ou Ericsson fournissent des solutions intégrées et propriétaires à un monde nouveau où la partie matérielle devient générique et où le logiciel prend de l’importance et devient le principal moteur de différenciation."

Jusqu'à 12 fournisseurs, au lieu d'un seul

L’Open RAN désigne les réseaux d’accès radio ouverts (Open radio access networks). Il consiste à dissocier le logiciel du matériel pour le faire tourner sur des serveurs banalisés ou même sur le cloud. La station de base radio, qui assure l’interface radio entre les terminaux comme les smartphones et le réseau mobile, est répartie en une multitude de briques procurées auprès de fournisseurs différents. "Là où l’opérateur télécoms avait affaire à un seul équipementier – Huawei, Nokia ou Ericsson – dans la démarche traditionnelle, il peut combiner jusqu’à douze fournisseurs Open RAN, précise à L’Usine Nouvelle Stéphane Téral, analyste chez LightCounting, un cabinet américain spécialisé dans les télécoms. L’objectif n’est pas de se défaire des équipementiers traditionnels, mais de gagner en flexibilité et agilité pour innover mieux et plus vite. Avec le passage au logiciel, l’opérateur peut tester rapidement de nouveaux services et passer à autre chose si cela ne marche pas. La contrepartie est que cela nécessite un gros travail d’intégration et de gestion du réseau." L’interopérabilité entre les différentes briques est assurée par des interfaces standards définies au sein du consortium O-RAN Alliance, qui regroupe plus de 330 membres.

Les réseaux d’accès radio traditionnels comptent cinq principaux fournisseurs dans le monde : Huawei, Ericsson, Nokia, ZTE et Samsung. L’Open RAN ouvre le marché à une armée de nouveaux acteurs issus pour la plupart de l’univers informatique : des constructeurs de matériels radio, des éditeurs de logiciels, des fournisseurs de serveurs, des acteurs du cloud et des intégrateurs. Le chainon clé est le logiciel Open RAN qui traduit les signaux télécoms entre l’antenne et le réseau. Le spécialiste de l’Idate dénombre une vingtaine de gros acteurs dans ce domaine, dont trois leaders mondiaux tous américains: Altiostar, Mavenir et Parallel Wireless. " Les équipementiers traditionnels vont perdre du terrain au profit des nouveaux acteurs, prévoit-il. C’est inévitable du moins dans une première étape. Mais tous, à l’exception de Huawei, ont choisi de ne pas laisser passer le train de l’Open RAN. C’est une stratégie défensive intelligente. L’avenir dira s’ils sont sérieux ou s’ils font semblant d’y aller."

Un seul acteur européen émergent

En théorie, l’Europe dispose de deux fers au feu : Nokia et Ericsson. Le premier propose déjà une offre Open RAN complète, des matériels radios jusqu’à l’intégration, en parallèle à ses solutions intégrées propriétaires. Le second parait cependant en retrait et n’est présent que dans l’intégration. Contrairement aux Etats-Unis, qui disposent d’un écosystème complet, des puces jusqu’aux services d’intégration, avec une pléthore d’acteurs émergents, l’Europe souffre d’une présence partielle, concentrée sur les matériels radios, et du manque de nouveaux acteurs dans le logiciel Open RAN. "J’ai beau chercher, je ne vois, en dehors de Nokia, qu’un seul acteur européen émergent dans le logiciel Open RAN : AccelleRAN, en Belgique. Il travaille notamment avec l’opérateur britannique BT. Contrairement aux acteurs américains Altiostar, Mavenir et Parallel Wireless, sud-coréen comme Samsung ou japonais comme NEC, les acteurs européens n’ont pas encore de contrats commerciaux. Ils n’en sont qu’aux phases de test et expérimentation. "

Ce retard pourrait placer les grands opérateurs télécoms européens en situation de dépendance vis-à-vis d’équipementiers extra-européens. Dans un livre blanc, publié en novembre 2021 par Orange, Vodafone, Telefónica, Deutsche Telekom et Telecom Italia, ils tirent la sonnette d’alarme. " La vraie question est de savoir si l'Europe veut mener cette nouvelle approche ou se contenter d’un rôle de suiveur, lit-on dans le rapport. Si l'Europe n'agit pas maintenant, elle risque un autre retard technologique qui nuirait à sa compétitivité future dans les prochains marchés innovants et efficaces des réseaux de prochaine génération, et finalement son leadership et sa souveraineté. "

13 acteurs européens, contre 57 hors UE

L’étude a été réalisée par le cabinet Analysys Mason. Elle recense 13 acteurs majeurs de l'Open RAN en Europe, contre 57 ailleurs dans le monde. Les acteurs européens présentent la faiblesse d’être encore à un stade précoce de développement, sans contrats commerciaux, et de se cantonner principalement aux matériels radios. Elle identifie aussi plus de 30 PME et quelques grandes entreprises en Europe potentiellement capables de répondre aux défis de l’Open RAN. Mais elle pointe l’absence d’une politique industrielle visant à faire émerger un écosystème européen.

"Les Etats-Unis mettent 1,5 milliard de dollars sur la table pour soutenir leur écosystème Open RAN, note Jean-Luc Lemmens. L’Allemagne consacre une enveloppe de 300 millions d’euros. Mais rien au niveau européen ni en France. A la Commission européenne, l’Open RAN est éclipsé par des domaines jugés par Thierry Breton plus prioritaires comme les semi-conducteurs ou l’intelligence artificielle. » Le forcing des Etats-Unis s’explique par leur position particulière dans les télécoms. Contrairement à l’Europe, à la Chine, au Japon et à la Corée du Sud, ils ne disposent plus d’équipementiers de réseaux mobiles. Ils misent sur l’Open RAN pour faire émerger des équipementiers américains. "Ce n’est pas certain qu’ils y parviennent, avertit le spécialiste de l’Idate. Nous sommes dans un domaine qui n’est pas mature. La consolidation va faire son œuvre sur le marché. Les Etats-Unis en ont déjà fait les frais avec la perte en 2021 d’Altiostar, racheté par l’opérateur japonais Rakuten. Les équipementiers traditionnels comme  Huawei, Nokia ou Ericsson pourraient mener des acquisitions similaires s’ils décidaient demain d’aller plus vite dans l’Open RAN. Tous les jeux restent ouverts. La France devrait s’inspirer de l’Allemagne et soutenir l’émergence d’un écosystème Open RAN autour de l’ex-Alcatel, aujourd’hui Nokia France, comme elle fait dans d’autres industries. "

Début des déploiements en Europe mais avec des solutions extra européennes

Aujourd’hui, seuls Rakuten au Japon, Dish Wireless aux Etats-Unis et 1&1 Drillisch en Allemagne déploient des réseaux mobiles 100 % Open RAN. Mais ils ont en commun d’être des nouveaux opérateurs télécoms, sans problème de rétrocompatibilité avec des réseaux existants. En Europe, les grands opérateurs sont plus prudents. Trois d'entre eux ont commencé le déploiement mais avec des équipementiers non européens : Telefonica avec NEC, Altiostar, Mavenir et Airspan, Vodafone avec NEC, Samsung, Altiostar, Mavenir et Parallel Wireless, et Deutsche Telekom avec Fujitsu, NEC et Mavenir. Quant à Orange, il en est à l’expérimentation à Lannion avec la technologie Open RAN de Mavenir. Le risque pour l’Europe de dépendre demain d’équipementiers Open RAN extra-européens est réel.

Mais pour Stéphane Téral, rien n’est encore joué. "Les déploiements massifs de l’Open RAN par les grands opérateurs mobiles ne commenceront qu’en 2025 ou 2026, car il faut attendre un préalable, l’extinction de la 2G et la 3G qui ne fonctionnent pas avec l’Open RAN, prévoit-il. Les équipementiers traditionnels comme Nokia ou Ericsson ont le temps de s’y préparer. D’autant que beaucoup de problèmes restent à régler dans l’Open RAN comme ceux de la consommation d’énergie, des performances, de l’interopérabilité ou encore de l’intégration." En France, Orange prévoit d'éteindre la 2G en 2025 et la 3G en 2028.

Enjeux économiques majeurs

Outre la question de souveraineté, l’Open RAN revêt des enjeux économiques et industriels majeurs. Les prévisions d’Analysys Mason de juin 2021 montrent que si les opérateurs européens devaient chercher ailleurs leurs équipements Open RAN, cela pourrait mettre en péril une opportunité de marché de 15,6 milliards d'euros pour l'industrie européenne d'ici 2026.

Le marché mondial de l'Open RAN est estimé par Analysys Mason à 36,1 milliards de dollars à l'horizon 2026 sur l'ensemble de la chaine de valeur, dont 13,2 milliards de dollars pour les matériels et logiciels. De son coté, LightCounting voit l'Open RAN prendre 7 à 10 % du marché des réseaux d'accès radio en 2026, contre seulement 2 % en 2021.

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