Contrairement à l’opérateur télécoms espagnol Telefónica ou le britannique Vodafone, Orange semble prendre son temps pour déployer des réseaux d’accès radio ouverts au standard Open RAN (pour Open radio access network). Mais cette discrétion apparente est trompeuse. L’opérateur historique français se prépare activement à cette révolution annoncée dans les télécoms.
"Nous partageons les mêmes ambitions que Vodafone ou Telefónica de développer et déployer la technologie Open RAN dans nos réseaux mobiles en Europe, affirme à L’Usine Nouvelle Michaël Trabbia, directeur de l’innovation chez Orange. La vitesse d’adoption dépend ensuite de l’état des réseaux de chacun. Nous sommes dans la même dynamique mais nous devons attendre deux choses : la fin de vie des équipements de réseau existants et l’arrivée à maturité de la technologie Open RAN."
Orange se targue d’être l’un des cinq fondateurs de l’O-RAN Alliance - le consortium chargé de standardiser cette nouvelle technologie - en 2018, aux côtés de l’américain AT&T, de l’allemand Deutsche Telekom, du chinois China Mobile et du japonais NTT DoCoMo. Signe de son engagement, il a conclu début 2021 un mémorandum avec Vodafone, Deutsche Telekom et Telefónica pour soutenir et accélérer le déploiement des réseaux radio d’accès ouverts en Europe. L’objectif est de favoriser l’émergence d'un écosystème étendu et dynamique en Europe autour de cette technologie des réseaux mobiles de demain. Le consortium O-RAN Alliance comprend aujourd'hui plus de 330 membres.
Se libérer des équipementiers traditionnels
De quoi s’agit-il ? Le réseau d’accès radio est la partie qui connecte les terminaux, comme les smartphones, au réseau mobile. Les antennes n’en sont que la partie visible. Sous chaque pylône d’antenne se trouve une station de base radio, chargée de traduire les signaux radio entre l’antenne et le cœur du réseau. Cet équipement se présente aujourd’hui comme une boîte noire propriétaire de Nokia, Ericsson ou Huawei. Son intégration par l’équipementier télécoms offre l’avantage d’en optimiser les performances et d'en garantir le bon fonctionnement. Mais cela présente l’inconvénient de brider l’innovation et de mettre l’opérateur en situation de dépendance vis-à-vis de tel ou tel équipementier télécoms, puisque l’équipement d’un fournisseur ne peut pas être remplacé par celui d’un autre.
L’approche Open RAN vise à briser cette dépendance, ouvrant la voie à plus d’innovation, de flexibilité, d’agilité et de concurrence sur le marché, avec la promesse au final de réduire les coûts de possession totale des réseaux. Elle consiste d’abord à dissocier le logiciel du matériel pour le faire tourner sur des serveurs banalisés dans des datacenters, avec le bénéfice de la virtualisation, c’est-à-dire de la mutualisation des ressources comme cela se fait dans le cloud. La boîte est ensuite désagrégée en plusieurs briques (jusqu’à quatre) que l’opérateur peut acheter chez des fournisseurs différents. L’opérateur devient libre de choisir, pour chaque brique, la solution la plus performante du marché, de panacher les solutions de différents fournisseurs, de remplacer un fournisseur par un autre, faisant ainsi jouer davantage la concurrence. L’interopérabilité entre ces briques est assurée par le standard de l’O-RAN Alliance.
Plus d'innovation et de flexibilité
Mais cette désagrégation se paie par un accroissement de la complexité et la nécessité d’un gros travail d’intégration et de test. Ce qui explique la prudence de certains opérateurs télécoms comme Orange. "Notre objectif n’est pas de nous séparer de nos équipementiers actuels Nokia et Ericsson, mais d’élargir notre panel de fournisseurs pour accéder à davantage d’innovation sur certaines briques, souligne Michaël Trabbia. D’ailleurs, nous travaillons avec eux sur le sujet. Notre but est d’aller vers un réseau plus flexible et automatisé, qui, grâce à l’ajout de l’intelligence, s’auto-adapte aux besoins et s’auto-répare. Cela nous donne la capacité de contrôler le réseau en temps réel de manière automatique et de construire des services à la demande aux entreprises. Les clients peuvent brancher eux-mêmes de nouveaux équipements au réseau."
Sur son campus d’innovation à Châtillon, dans les Hauts-de-Seine, Orange a ouvert en 2021 un "Open RAN integration center", où dix partenaires travaillent ensemble à l’intégration des briques Open RAN pour disposer de solutions de bout-en-bout. Nokia et Ericsson y participent aux côtés d'autres sociétés dont Serma, Benetel, Cellwize, Intel, Dell et Keysight. "Notre objectif est de faire émerger en Europe un écosystème Open RAN comparable à ceux qui existent aux Etats-Unis, au Japon ou en Corée du Sud", précise Michaël Trabbia.
Evolution vers le monde de l'informatique
Pour tester la technologie en grandeur nature, l’opérateur a lancé en 2021 son réseau expérimental Pikeo à Lannion, dans les Côtes d’Armor. Ce réseau combine les briques de sept fournisseurs, dont les américains Mavenir, Dell et HPE. Cela donne une idée de la migration du monde fermé des télécoms vers le monde ouvert de l’informatique. Le réseau Pikeo va être agrandi cette année. "Cela va nous aider à comprendre le travail d’intégration nécessaire et à affiner nos relations avec les fournisseurs ", note Michaël Trabbia.
Le déploiement de l’Open RAN est lié au plan d’extinction des réseaux mobiles 2G et 3G, avec lesquels la technologie n’est pas compatible. En France, Orange prévoit de le faire en 2025 pour la 2G et en 2028 pour la 3G. "Nous avons décidé que tous les équipements d’accès radio que nous achèterons pour nos réseaux en Europe devront être compatibles Open RAN à partir de 2025-2026, rappelle le directeur de l’innovation. Nous aurons alors commencé à éteindre la 2G et la technologie Open RAN aura avancé en maturité. Notre engagement est clair : nous voulons faire de l’Open RAN la technologie radio du futur de nos réseaux."
Prudent, Orange n'en reste pas moins déterminé à prendre le train de cette nouvelle technologie. Mais il a choisi de le faire à son rythme, alors que Telefónica et Vodafone ont commencé le déploiement avec pour objectifs respectifs d'atteindre, pour le premier, 50% des ses réseaux d'accès radio avec l'Open RAN en 2025 et pour le second, 30% en 2030.



