L’argent brille de mille feux… au point d’inquiéter les industriels. Habitué à avancer dans l’ombre de l’or, ce métal précieux et très stable ne fait d’ordinaire pas parler de lui. Les banques centrales, les investisseurs privés et les amoureux préfèrent l’or. Plus chic et plus cher – donc moins encombrant à stocker –, ce métal est considéré comme une meilleure option pour se prémunir des instabilités géopolitiques et des variations monétaires. Pourtant, si les cours de l’or atteignent des records historiques (en se rapprochant des 2 450 dollars l’once le 20 mai sur l’officiel London Bullion Market) le plus modeste argent a enregistré fin mai un passage au-dessus des 32 dollars l’once, une barre qui n’avait pas été atteinte depuis 2012 !
L’industrie solaire bouleverse le marché
« L’argent a opéré un rattrapage important : alors que le prix de l’or a crû de près de 15 % en 2024, l'argent affiche 27 % d’augmentation, détaille Laurent Schwartz, président et fondateur du Comptoir National de l’Or, un réseau de rachat et de vente physique de métaux précieux. Les deux ont bénéficié de vents favorables, mais alors que l’or profite de la demande des banques centrales et des ventes de bijoux en Asie, l’argent est tiré par l’industrie ».
Bien que l'argent soit considéré comme un métal précieux, sa demande devrait, en 2024, venir à 58 % servir des applications industrielles, estime le Silver Institute. Ce chiffre, qui n’atteignait que 42 % en 2015, découle d’une part de la moindre appétence du monde pour l’argent physique (pièce, lingots, argenterie…), et de l’autre de l’augmentation des usages de l’argent dans l’électronique, ainsi que pour le brasage et au sein de diverses niches technologiques (de la purification de l’eau aux dispositifs médicaux).
Une diversité d’applications dans laquelle se cache un ogre en croissance : le photovoltaïque. Le secteur a utilisé un peu moins de 200 millions d’onces d’argent, soit 16 % du marché, en 2023. « Cela tire la demande : l'essor de la consommation d’argent du photovoltaïque en 2024 est estimée à 20 % en sachant qu’elle avait déjà crû de plus de 60 % en 2023 », souligne Laurent Schwartz. Une croissance inconfortable : depuis 2021, le marché affiche chaque année d’importants déficits et puise dans ses stocks alors que l’argent extrait dans le monde (notamment au Mexique, au Pérou et en Chine, ainsi que chez les grands producteurs d’or et de cuivre, comme la Russie, l’Australie et le Chili) n’augmente pas au rythme de la demande.
Substitution difficile
Le cœur des panneaux photovoltaïques, qui transforme l’énergie solaire en électricité, est formé de cellules en silicium. Un matériau abondant, même s’il n’est pas simple d’atteindre la pureté que requiert le secteur. L’argent est utilisé sous forme de grilles imprimées sur ces cellules, et permet de collecter l’électricité produite dans les cellules pour l’amener vers le réseau. Pour cette application, l’argent, qui est le meilleur conducteur d’électricité au monde, est quasiment indispensable. « C’est pour cette raison que l’industrie photovoltaïque consomme des quantités d’argent significatives, d’autant que les volumes fabriqués croissent rapidement », explique Gaëtan Masson, directeur du cabinet de conseil spécialisé Becquerel Institute, et coprésident du lobby européen des fabricants de panneaux solaires (ESMC). Selon Bloomberg NEF, l’installation de nouvelles capacités photovoltaïques dans le monde a crû de 76 % en 2023 (à 444 GW) et devrait presque doubler d'ici à la fin de la décennie !
Autre problème : alors que l’industrie a su modérer son usage d’argent en optimisant ses procédés de fabrication et la taille des collecteurs, « les deux technologies en cours de développement aujourd’hui (dites Top-con et à hétérojonction) consomment significativement plus d’argent que la technologie antérieure (la famille des Perc)», détaille Gaëtan Masson. De quoi donner des maux de tête aux producteurs de panneaux, alors que l’argent représente entre 5 et 10 % du prix d’un module aujourd’hui et pourrait s’avérer « une source de coûts supplémentaires non négligeable si les prix venaient à augmenter ».
Un pic de la demande vers 2030 ?
D’où des inquiétudes, d’autant que l’électronique incorporée dans les voitures électriques devrait aussi accroître les besoins en argent. Début 2023, une étude remarquée de chercheurs australiens de l’Université de Nouvelle-Galles du Sud (UNSW) chiffrait que la demande du solaire à elle seule pourrait épuiser la quasi-totalité des réserves connues d’argent d’ici à 2050. D’autres analyses, comme celle de l’Agence internationale de l’énergie, sont moins alarmistes et prévoient un pic de la demande d’argent primaire autour de 2030, avant que les gains technologiques et le recyclage ne viennent adoucir la situation.
« Matériellement, on se doute que le solaire ne consommera pas tout : l’augmentation des prix va amener des substituts à être industrialisés de manière efficace et compétitive », juge Gaëtan Masson, en pointant que des industriels comme le français Carbon (qui développe un projet d'usine à Fos-sur-Mer) ont déjà intégré dans leur feuille de route technologique l’utilisation de collecteurs en cuivre (parfois mélangé à de l’argent), et la production de cellules dotées de contacts arrières pour limiter leurs besoins. « Il n’y a aucun doute que les industriels chinois, notamment, trouveront des solutions. Mais celles-ci n’arriveront pas sur le marché avant 3 à 5 ans : en attendant, nous sommes dans une période charnière où l’augmentation du marché met une pression supplémentaire sur les fabricants », résume l’expert. De quoi offrir de belles perspectives aux producteurs qui arrivent, tel le britannique Adriatic Metals, qui a ouvert début mars une mine d’argent à Varès, en Bosnie-Herzégovine.



