Etude

L’agriculture et le transport plombent les émissions françaises, selon le Haut conseil au climat

Le troisième rapport du Haut conseil au climat, publié le 30 juin, traduit certes une baisse des émissions de gaz à effet de serre en France, mais elle reste insuffisante pour atteindre les objectifs de 2030. Deux mauvais élèves sont désignés : l’agriculture et le transport.

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L'agriculture ne semble pas en mesure d'atteindre la neutralité carbone en 2050. Pas plus que le transport, dont les émissions n'ont pas baissé du tout en 2019.

Les émissions françaises de gaz à effet de serre (GES) ont baissé de 1,9% en 2019, un "effet des politiques publiques climatiques". En 2020, la baisse pourrait même atteindre 9%, sous le coup des mesures sanitaires contre le Covid-19. Ce sont les principales bonnes nouvelles du 3e rapport du Haut conseil au climat (HCC), "Renforcer l’atténuation, engager l’adaptation", publié mercredi 30 juin. Mais il en contient aussi de moins bonnes. Notamment, que la baisse ne suffira pas à atteindre les objectifs fixés à 2030, sur la voie de la neutralité carbone. 

"Cette baisse est temporaire et ne reflète pas de changement structurel, analyse Corinne Le Quéré, présidente du HCC. En raison du retard accumulé par la France, à partir de 2021, le rythme de la baisse doit doubler pour atteindre 3% par an, soit -13 Mt  éqCO2." Cet effort devra encore être rehaussé à -3,3% en moyenne sur la période du troisième budget carbone (2024-2028), si nous voulons atteindre l'objectif de baisse de 40% des émissions de GES en 2030. Et sans doute davantage encore avec les exigences renforcées par la nouvelle loi européenne sur le climat, soit une baisse de 55%. "La France va devoir revoir ses ambitions à la hausse", reconnaît-on au sein des cabinets du Premier ministre Jean Castex et de la ministre de la Transition écologique Barbara Pompili.

Trois secteurs sur la bonne trajectoire, deux à la traîne

"Ce qui est prévu n’est pas suffisant, ajoute Corinne Le Quéré, interrogée par l’Usine Nouvelle. L’amélioration des politiques publiques reste insuffisante pour atteindre les objectifs, mais on voit se mettre en place certains éléments positifs avec trois secteurs – énergie, industrie et bâtiment – qui avancent. Il faut devenir efficace dans les dépenses, pour accélérer encore dans ces secteurs qui sont sur la bonne trajectoire."

Le rapport analyse les émissions de GES par secteur. Le transport et l’agriculture apparaissent, une fois encore, comme les mauvais élèves. Longtemps à la traîne, le secteur du bâtiment a vu ses émissions baisser de 2,7 % en 2019 par rapport à 2018. L’explication tient notamment à une décroissance de la consommation de fioul (-7%) et de gaz naturel (-2%). "La baisse est plus accentuée que dans les pays voisins et s’explique par un recours plus important aux énergies bas carbone (chauffage électrique, bois, réseaux de chaleur)", explique Corinne Le Quéré. A Matignon, on se félicite des efforts importants sur l’efficacité énergétique rendus possibles par le Plan de relance. "On demande de continuer et ce sera l’un des débats du prochain PLF [projet de loi de finances]." Et de se réjouir du succès de MaPrimeRénov’ qui "bénéficie aux ménages très modestes (58%) et modestes (23%)".

Dans l’industrie, la diminution des émissions de 2,6 % est essentiellement réalisée dans la métallurgie des métaux ferreux et dans la chimie. Dans la transformation de l’énergie, la baisse atteint même 2,7 %, dont la moitié pour la production d’électricité. A noter, le recours au charbon a chuté de 71,9 %, compensé en partie par le recours au gaz (+23,8 %). Le secteur des déchets a vu ses émissions progresser, principalement avec le stockage (+0,2 %), mais cela reste de loin le secteur le moins émetteur (4% des émissions).

Ambitions trop faibles dans l'agriculture

En revanche, l’agriculture - deuxième secteur le plus émetteur, à égalité avec l’industrie (19 % des émissions) - baisse trop lentement (-1%). Au cabinet du Premier ministre Jean Castex, on reconnaît que la neutralité carbone sera "difficile à atteindre, même en 2050. Le secteur de l’agriculture conservera des émissions, compensées par des puits de carbone". Confirmation du côté du HCC. "Les ambitions du secteur sont beaucoup trop faibles par rapport à la Stratégie nationale bas-carbone (SNBC), alors qu’il va être fortement pénalisé par le réchauffement climatique", regrette Corinne Le Quéré.

Absence de report modal dans les transports

Le cancre reste le transport (31% des émissions) avec 0% de baisse enregistrée en 2019. "Il y a une absence de report modal, notamment au bénéfice du ferroviaire, et la demande de transport est toujours en hausse, explique-t-on au HCC. La baisse des émissions passera par une électrification du transport routier." En 2020, 11% des véhicules particuliers vendus en France étaient électriques. "Si cela se confirme, cela permettra d’inverser la tendance", assure-t-on à Matignon. Toutefois, que ce soit au niveau français ou au niveau européen, le secteur souffre d’un manque évident de décisions fortes. "L’amélioration de l’efficacité énergétique des véhicules a été compensée par l’augmentation de la demande de transport, explique la présidente du HCC. Il faut complètement électrifier le secteur et inscrire le report modal dans la SNBC. A l’avenir, tout dépendra des investissements sur le ferroviaire."

Pour le transport aérien, elle demande que les émissions des vols internationaux soient inscrites dans le budget carbone de la France. "Au niveau international, l’aviation n’a pas d’objectif cohérent avec les lutte contre le réchauffement climatique à +1,5°C. C’est un des seuls secteurs où il est difficile de voir comment réduire les émissions sans un contrôle des vols. Nous avions recommandé de renforcer cette mesure et nous y reviendrons."

Des objectifs précis sur l’adaptation

Dans son rapport, le Haut conseil au climat émet plusieurs recommandations. Entre autres, une pérennisation des aides et investissements au sein des plans de relance et une amélioration des processus d’évaluation et de suivi des politiques publiques. "Sur la loi mobilités (LOM), nous attendons toujours, un an après sa mise en application, l’évaluation promise par le gouvernement. Il doit suivre davantage les règles", prévient Corinne Le Quéré.

L’une des recommandations essentielle est le volet de l’adaptation aux changements climatiques, car les températures vont continuer à augmenter tant que nous n’aurons pas atteint la neutralité carbone. "L‘eau, l’agriculture, les forêts, le tourisme de montagne sont déjà très touchés. Or pour l’instant, le gouvernement n’a pas donné d’objectifs quantifiés. Le plan national d’adaptation n’est pas assez directif, il faudrait passer dans une logique pro-active." A Matignon, on reconnaît qu’il faut renforcer la cohérence entre la stratégie de décarbonation et d’adaptation. "Beaucoup de briques sont en cours d’élaboration, mais il faut mettre plus de méthodes."

Mais le temps presse. Il faut travailler l’adaptation au niveau des territoires, car c’est aussi une question de justice. Alors que les conditions climatiques sortent des plages de variabilité climatique naturelle, avec des impacts croissants, les efforts d’adaptation doivent être rapidement déployés et intégrés aux politiques climatiques dans leur ensemble.

Le rapport du Haut conseil au climat est accessible dans son intégralité ici.

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