En politique, l’action est souvent plus coûteuse que l’inaction. Le changement remet en cause des positions établies, les bénéfices interviennent à moyen terme, et les sujets complexes appellent des réponses qui ne sont ni univoques, ni simplistes donc difficiles à « vendre ». En revanche l’inaction handicape la société dans son ensemble à moyen terme. C’est avec ce constat en tête que les économistes Pascal Blanchard et Jean Tirole ont établi et formulé des solutions aux grands défis économiques comme le leur avait demandé le président de la République. Leur commission s’est attaquée à trois défis : le changement climatique, le vieillissement de la population et les inégalités. «Ils ont en commun que les effets d’une procrastination politique sont différés dans le temps», a expliqué Jean Tirole. Différés mais pas moins graves.
Market Failure
Sur le climat, leur principale recommandation est de s’engager rapidement sur une tarification du carbone avec un prix plancher de 60-80 euros la tonne d’équivalent CO2 en 2021 avec un relèvement de 4 à 5 % par an, pour atteindre au moins 300 € en 2030. Dans une économie de marché, le fait de ne pas mettre de signal prix sur cette externalité négative est « la plus grande market failure de l’humanité » explique Christian Gollier, de Toulouse school of economics, l’un des rédacteurs de la commission.
«L’Etat doit prendre ses responsabilités, il ne doit pas se défausser sur d’autres acteurs qui le feront de manière moins bonne et plus arbitraire», a martelé Jean Tirole. L’activisme climatique des actionnaires ou des financeurs, ces économistes n’y croient pas trop. C’est au pouvoir régalien de fixer le cadre qui permettra d’éviter les émissions. «Car toute entreprise qui voudrait se décarboner seule va rencontrer une hausse de ses coûts ce qui va réduire sa part de marché, ce qui ne sera pas favorable à une écologie globale. Quant à la finance verte, elle fait le pari de la volonté politique de pénaliser les produits bruns », avance Christian Gollier. En gros face à ce pari, au-delà des signaux, il faut désormais concrétiser la promesse (ou la menace selon les acteurs).
Elargir les secteurs concernés
Les auteurs proposent de s’appuyer sur le système d’échange de quota d’émissions de l’Union européenne (SEQE-UE) en élargissant les secteurs concernés au transport et au bâtiment. Les distributeurs d’énergie seraient en charge d’acheter les permis d’émissions pour le compte de leur client. Le système d’une taxe est selon les auteurs beaucoup plus simple à gérer, que le système de subvention des énergies propres. « Et de toute façon la subvention de l’un est toujours la taxe de l’autre », puisque le tarif de rachat des énergies renouvelables est par exemple répercuté sur la facture des clients d’électricité. La taxe est universelle et simple. Elle permet à l’ensemble des acteurs de prendre les millions de décisions qu’il faut engager pour la transition énergétique. Et elle stimule l’innovation verte en monétisant la propriété intellectuelle générée par les start-up innovantes des green tech qui trouvent ainsi à se financer.
Bien entendu les auteurs sont conscients de l’impact social. Le mouvement des gilets jaunes ne leur a pas échappé, il faut donc selon eux utiliser les revenus de la taxe pour indemniser les perdants et atténuer le coût de la transition pour les ménages les moins aisés. Au-delà de la tarification du carbone, ils promeuvent l’intensification des efforts de R&D dans les technologies vertes de rupture sur deniers publics via une agence européenne et l’établissement de normes et interdictions dans certains domaines.
Des Etats européens condamnés à coopérer
Au final si c’est à "l’Etat de prendre ses responsabilités", leur dispositif repose au global plutôt sur une décision conjointe de l'ensemble des Etats de l'Europe (via le SEQE-EU). D'autant que la commission semble n’avoir qu’une confiance limitée dans la capacité des Etats à résister aux pressions et propose aussi de créer une banque du carbone, à l’image de la banque centrale, qui agirait sous mandat, mais en toute indépendance pour gérer et remonter progressivement le tarif du carbone. Un beau programme diplomatique pour la future présidence européenne d'Emmanuel Macron qui débutera en janvier prochain...



