Le new space tricolore est en passe de décoller. Soutenu par le Centre national d’études spatiales (Cnes), le toulousain Kinéis a levé 100 millions d’euros pour construire une constellation de 25 nanosatellites dédiée à l’internet des objets (IoT). Une première pour la France et l’Europe. « Cela va nous permettre de financer la fabrication des satellites et d’une vingtaine de stations terrestres, les lancements, ainsi que la construction du datacenter qui exploitera les données spatiales », se félicite Alexandre Tisserant, son président. Opérationnelle dès 2022, la constellation aura deux missions : connecter tout type d’objets, des compteurs d’énergie isolés aux conteneurs qui traversent les océans [lire l’encadré ci-contre], mais également moderniser la connectivité du système Argos de localisation et de collecte de données pour les applications scientifiques et environnementales. Avec cette infrastructure spatiale, les données pourront être rafraîchies toutes les dix à quinze minutes contre plusieurs heures voir des journées entières avec les systèmes actuels. « À terme, nous voulons connecter plus de 2 millions d’objets et réaliser un chiffre d’affaires annuel de 100 millions d’euros », ambitionne le dirigeant.
Il a fallu convaincre les investisseurs. « Au niveau européen, c’est une levée fonds très significative. Il n’y a pas de précédent dans le domaine du new space en Europe, même si on reste loin des investissements réalisés par SpaceX et les autres Gafa. Nous espérons bien qu’il y aura un effet d’entraînement », se réjouit Jean-Philippe Richard, le directeur des investissements du fonds SPI France chez Bpifrance, destiné à soutenir financièrement des projets industriels prometteurs. Si BNP Paribas et la Banque européenne d’investissement ont également mis la main à la poche, le pari n’était pas gagé d’avance. Les investisseurs ont longtemps fui ce secteur considéré comme à risque du fait des échecs qui peuvent survenir lors du lancement et du déploiement des satellites.
La filière tricolore mobilisée
Mais Kinéis a de solides arguments. C’est bien plus qu’une start-up du new space. Derrière son projet, c’est une large partie de l’expertise spatiale tricolore qui est mobilisée. La PME toulousaine Hemeria va assembler les nanosatellites, le maître d’œuvre industriel Thales Alenia Space associé à la PME rennaise Syrlinks, spécialistes des radiocommunications, va construire les charges utiles, autrement dit les instruments qui vont permettre aux satellites de remplir leur mission, et Objenious, la filiale de Bouygues Telecom spécialisée dans l’IoT, va apporter son expertise…
Dans cette équipe de France du spatial, certains ont joué un rôle déterminant. Tout d’abord CLS, qui a abrité les premiers pas de Kinéis. Cette filiale du Cnes est totalement méconnue du grand public. Et pourtant. Depuis plus de trente ans, elle a su faire de la connectivité spatiale un véritable business avant l’heure. Connue pour être l’opérateur technique du système Argos, elle a exploité son savoir-faire satellitaire pour offrir des services de détection des pollutions, de suivi de flottes de véhicules, d’optimisation de production pour les industries minières et pétrolières et même de prévention de la pêche illégale… De quoi réaliser 128 millions de chiffre d’affaires en 2018. La levée de fonds pour Kinéis a permis de valoriser CLS à près de 400 millions d’euros ! Kinéis hérite de ce précieux savoir-faire et branchera sa future constellation sur une nouvelle activité commerciale prometteuse : la connexion des objets par satellite.
Autre acteur incontournable dans le lancement de Kinéis, le Cnes. « Nous jouons le rôle de chef d’orchestre d’une filière. Dans ce cadre, notre action vise à faire grandir des jeunes pousses du new space, et à développer de nouvelles applications innovantes comme l’IoT et l’AIS, le système d’identification des navires par satellite », explique Caroline Laurent, la directrice des systèmes orbitaux à l’agence. Le Cnes a eu le nez fin en misant il y a plus de trois ans sur Hemeria (à l’époque connue sous le nom de Nexeya) qui deviendra… le fournisseur de nanosatellites de Kinéis. L’objectif est alors de monter une véritable filière industrielle en France.
Un coup d’avance sur la concurrence
L’initiative a donné lieu à un partenariat public-privé inédit dans lequel le Cnes et les industriels investiront autant, soit 5 millions d’euros chacun. La PME toulousaine avait accueilli durant plus de deux ans une équipe du Cnes pour gagner en expertise. « Cela nous aidé à acquérir les compétences de systémier. Le contrat lié à la nouvelle constellation va nous permettre d’atteindre le retour sur investissement et de passer un nouveau cap technologique. C’est un vrai tremplin », se réjouit Nicolas Multan, le PDG de Hemeria. Le résultat de cette collaboration est même déjà en orbite : le démonstrateur Angels, préfigurateur des satellites Kinéis, a été mis sur orbite en décembre dernier. Hemeria estime avoir un coup d’avance sur la concurrence. Les équipements Kinéis auront une durée de vie d’au moins cinq ans, soit largement plus que ceux de la concurrence, et sa plate-forme est modulaire afin d’accomplir une grande variété de missions.
Les premiers pas commerciaux de Kinéis seront scrutés à la loupe par toute la communauté spatiale. « Si c’est un succès, cela va décomplexer les autres projets du new space et attirer des fonds d’investissement plus puissants et institutionnels », pronostique Jean-Philippe Richard. C’est tout le mal que l’on souhaite au new space français.
Aux antipodes des méga constellations
Avec une flotte de 25 satellites, Kinéis prend le contre-pied des constellations géantes comme celles de OneWeb et de Starlink qui s’appuient sur des centaines voire des dizaines de milliers de satellites. Ces dernières ambitionnent d’apporter des connexions internet haut débit aux particuliers et aux entreprises quand Kinéis veut connecter les machines afin de les géolocaliser et les gérer à distance grâce à des minimessages de la taille d’un SMS. Et tout s’y prête : les compteurs d’eau, les bateaux de pêches, les conteneurs traversant les océans, les montres connectées... « L’objectif est de connecter des millions d’objets simplement, à faible coût partout sur la planète », souligne Alexandre Tisserant, son président. Le marché s’annonce des plus prometteurs. D’après une étude du cabinet Northern Sky Research de fin 2018, le marché de l’internet des objets spatial représentera, en 2027, quelque 10 millions d’objets connectés pour un chiffre d’affaires de 2 milliards de dollars.



