«Quand je pense climat, je pense emplois», clamait Joe Biden, début octobre 2023, devant des centaines d’ouvriers massés dans le plus grand terminal du port de Philadelphie. Sous une bannière ornée de son slogan «Bidenomics», symbole de la relance industrielle verte des États-Unis, le président tentait de rallier l’Amérique des cols bleus aux vertus de la décarbonation et avant tout de l’hydrogène. Ce jour-là, après plus d’un an d’attente et de débats en coulisse, la Maison-Blanche lançait officiellement l’un des volets les plus complexes de sa politique industrielle, financé par la loi sur les infrastructures de 2021 et assorti de généreuses subventions fiscales distribuées par l’Inflation reduction act (IRA) de 2022.
Un programme qui prévoit l’installation dans 16 États, moyennant une aide initiale de 7 milliards de dollars, de sept «hydrogen hubs», des pôles régionaux de l’hydrogène, rassemblant les spécialistes de l’électrolyse, les producteurs d’électricité, les pétrochimistes et les utilisateurs finaux, particulièrement les industries lourdes difficiles à décarboner. La clé d’une autre révolution verte capable, selon un rapport récent de l’institut McKinsey, de créer 700 000 emplois aux États-Unis avant 2030, avant d’assurer 14% des besoins énergétiques américains à l’horizon 2050.
L’hydrogène n’est en rien une nouveauté aux États-Unis, qui en produisent déjà 36 millions de tonnes par an (le tiers de la production mondiale) pour les besoins quasi-exclusifs de la pétrochimie, de la métallurgie, de la fabrication d’ammoniac et d’engrais. Cependant, si elle est mise en avant pour lutter contre le réchauffement planétaire, cette ressource énergétique est essentiellement issue d’un processus industriel polluant, étant extraite du méthane du gaz naturel par reformage à la vapeur, un processus qui exige de hautes températures et dégage 20% de plus de dioxyde de carbone et de gaz à effet de serre que ne le ferait la simple combustion du gaz naturel, sa matière première…
Les fiefs du fossile basculent vers l'hydrogène bleu
Le remplacement progressif de cet hydrogène «gris» et «sale» en un vecteur d’énergie «propre», produit au rythme de 10 millions de tonnes annuelles avant 2030, impose des compromis réalistes. Trois des sept hubs seulement, ceux de Californie, de la région Pacifique Nord et le pôle «Mid Atlantic» au sud de New York, promettent une palette raisonnablement équilibrée et conforme aux ambitions écologiques de la Maison-Blanche : de l’hydrogène «vert» issu d’électrolyse par l’énergie solaire, éolienne ou hydroélectrique ou «rose» s’il est produit grâce à l’énergie nucléaire.

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Les quatre autres hubs, en revanche, recoupent exactement les fiefs des énergies fossiles du pays. Celui des Appalaches, situé sur le premier gisement gazier des États-Unis ; celui du «Heartland» (Indiana, Dakota du Nord et du Sud) ; celui du Midwest autour de l’Illinois et des Grands Lacs ; et plus encore celui du Golfe du Mexique (Texas et Louisiane), l’épicentre de la pétrochimie, contribueront – car ils disposent déjà des infrastructures nécessaires – à plus de la moitié de la nouvelle production par de l’hydrogène «bleu» fabriqué à partir du méthane mais assorti de captage du carbone. D’où la grogne des écologistes américains. «L’administration Biden soutient une escroquerie de milliards de dollars consistant à renommer “énergie propre” le même gaz naturel extrait par fracturation hydraulique», tempête Megan McDonough, la directrice de l’organisation Food & Water Watch de Pennsylvanie.
L'hydrogène vert accusé de s'accaparer les ENR
L’hydrogène vert n’est pas non plus exempt de reproches. Il accaparerait toutes les ressources en énergies renouvelables disponibles, et la demande excessive sur le réseau électrique nécessiterait un regain d’activité des centrales à charbon, les plus néfastes au climat. Le Clean Energy Group, une autre organisation environnementale, déplore le double jeu politique du gouvernement. «On peut comprendre que ces investissements soient surtout destinés à maintenir des emplois dans des zones charbonnières menacées, observe Abbe Ramanan, sa porte-parole. Mais à nos yeux, l’hydrogène reste une source d’énergie marginale dont la promotion nuirait à l’environnement et ralentirait le déclin des énergies fossiles.»
Assurément, l’hydrogène passionne les «big oil et big gas». Fin 2020, seule une vingtaine d’entreprises et d’organisations exerçaient des pressions sur le gouvernement et le Congrès en faveur de l’essor de cette source d’énergie. Elles sont aujourd’hui plus de 200, selon une enquête du site OpenSecrets. En 2023, figuraient en tête de cette liste 31 entreprises pétrolières et gazières, dont les colosses Chevron, ConocoPhilipps et Exxon, qui ont dépensé 41 millions de dollars en lobbying, afin de peser sur les réglementations ou d’obtenir une place dans les fameux hubs.
Des règles plus strictes qu'en Europe
Ont-elles été bien servies en retour ? Pas si sûr. Comme pour démentir la mansuétude du gouvernement envers les grands de l’énergie fossile, le département du Trésor a laissé fuiter dans la presse, mi-décembre, l’ébauche d’un barème de 3 dollars de subventions fiscales par kilo d’hydrogène promis par l’IRA aux producteurs les plus «propres» présents sur le territoire américain. Surprise : les exigences de contrôle des émissions et la part des véritables énergies renouvelables dans la palette des modes de production dépassent les normes européennes. Une première. D’où un tollé. «Si tout cela est vrai, ces mesures empêcheront l’industrie de décoller», proteste Jason Grumet, le patron de la Clean Power Association, un lobby pro-pétrolier de l’hydrogène. En attendant de rendre sa décision finale, le gouvernement de Joe Biden peut au moins se rassurer sur un point : son plan hydrogène aiguise les appétits.
Le blues de Plug Power
Pour Andy Marsh, le patron et fondateur de Plug Power, la manne des subventions de l’Inflation reduction act (IRA) tarde à arriver. L’un des leaders du marché de l’hydrogène, un concurrent d’Air Liquide, «craint de manquer de cash». Un coup dur pour ce pionnier qui a développé, depuis 2020, un écosystème industriel complet de l’hydrogène vert aux États-Unis. Il maîtrise tous les maillons de la chaîne, de la fabrication d’électrolyseurs à la distribution d’hydrogène vert, en passant par la production, la liquéfaction, le transport par camion cryogénique, la fabrication des stations et des piles à combustible. L’entreprise est une victime paradoxale de l’explosion de la demande. En un an, son action a chuté de 69%, essentiellement en raison de ses pertes colossales. Paralysé à l’été 2023 par la fermeture momentanée de son unité du Tennessee due à une contamination, l’ex-futur fleuron de la décarbonation américaine n’a toujours pas achevé son usine en Géorgie. Celle du Texas et le projet de gigafactory de New York sont aussi en stand-by, ce qui compromet l’objectif d’une production de 500 tonnes d’hydrogène vert par jour en 2025 à prix cassé, et met en péril ses comptes. En attendant, l’entreprise est contrainte d’honorer ses contrats antérieurs conclus à prix fixe avec ses clients, en leur vendant de l’hydrogène à un prix trois fois inférieur au tarif de ses fournisseurs du moment. Difficilement tenable...

Vous lisez un article de L'Usine Nouvelle 3727 - Février 2024



