L'Usine Nouvelle - L’industrie était-elle votre objectif de carrière ?
Ana Alvès - Pas vraiment. Je suis née à Blois, de parents portugais. J’ai grandi en HLM, dans une famille modeste. Faute de moyens, mes parents ont dû faire des choix, mais jamais au détriment de l’éducation de leurs enfants. Ma sœur et moi devions bien travailler à l’école et faire des études. J’ai suivi les traces de ma sœur et, comme elle, j’ai intégré l’Insa à Lyon. Le reste s’est construit au fil des rencontres. On parle souvent du rêve américain. C’est pareil pour la France, qui offre la possibilité de sortir du déterminisme social.
Vous avez démarré votre carrière en 1999 au sein du groupe 3M avant de bifurquer chez Sanofi il y a vingt ans. Pourquoi ce virage vers l’industrie pharmaceutique ?
3M était assez précurseur sur le Six Sigma, une méthodologie d’amélioration continue. C’est par ce prisme que j’ai croisé la route d’Alain Gomez, chargé de la qualité, qui m’a embauchée chez Sanofi afin de déployer le Six Sigma sur les sites industriels de vaccins en France. J’ai découvert un monde de la pharma très spécifique, mais de plus en plus ouvert aux parcours les plus divers.
Avec qui rêveriez-vous de travailler ?
Avec Simone Veil. Elle a défendu des causes envers et contre tout, avec une histoire personnelle très difficile dont elle s’est servie comme d’une force.
Est-ce par choix que vous avez toujours exercé en France ?
Tout à fait. Mon mari ayant deux filles en garde alternée, il n’était pas possible de vivre trop loin, même si nous avons beaucoup déménagé en France. De par ma fonction actuelle, mon périmètre est plus international, avec une partie des équipes située à Singapour. Je voyage donc régulièrement. Je découvre, c’est passionnant.
Cela a-t-il été un frein ?
Non. Quand j’observe les parcours de mes pairs, ils ont quasiment systématiquement exercé à l’étranger. Ce n’est pas mon cas et cela ne m’a jamais pénalisée.
Chez Sanofi, vous avez commencé dans les vaccins, puis les biomédicaments, avant de prendre la tête d’un site qui produit notamment du Doliprane, un médicament mature, de synthèse chimique. Pourquoi ?
Quand j’ai quitté la biotech pour aller vers la santé grand public, certains s’en sont étonnés, moi j’ai adoré.
J’aime saisir les opportunités. Il est enrichissant de changer d’environnement, de typologie de produits. Ce sont des facteurs d’apprentissage. Quand j’ai quitté la biotech pour aller vers la santé grand public, certains s’en sont étonnés, moi j’ai adoré. Avec un médicament comme le Doliprane, la dynamique est très différente, avec une proximité au marché et un environnement très concurrentiel. Pour rester compétitif, il faut beaucoup de créativité, d’agilité, d’efficacité.
Est-ce une grande facilité d’adaptation ou un goût du défi ?
C’est un peu des deux. Je n’aime pas la routine. Dans chacun de mes postes, j’ai construit et mené des projets. J’aime accompagner les transformations, faire bouger les lignes.
Vous avez été nommée chevalière de l’ordre national du Mérite en 2021 pour votre gestion de l’usine de Compiègne, en pleine crise du Covid. Comment avez-vous vécu cette période ?
C’était extraordinaire. Une dynamique inédite s’est créée sur le site, malgré un taux d’absentéisme important des salariés car certains avaient contracté le virus. Les équipes ont fait preuve d’un engagement sans faille. Lors du premier confinement, il n’y avait pas de vaccin et le Doliprane était prescrit en première intention. Par ailleurs, nous produisions des médicaments d’intérêt thérapeutique majeur, comme des corticoïdes, des antibiotiques, des traitements contre la sclérose en plaque, que nous ne pouvions pas arrêter au seul profit du Doliprane. Les équipes ont fait montre d’une résilience incroyable et ont pleinement vécu le sens de notre mission d’acteur majeur de la santé publique. Beaucoup ont travaillé six jours par semaine. Nous n’avions jamais autant produit.
Vous êtes désormais chargée de l’industrialisation des vaccins ARNm de Sanofi, avec les sites ultramodernes de Neuville-sur-Saône et de Singapour. Est-ce le plus grand défi de votre carrière ?
Je ne sais pas si ce sera le plus grand défi de ma carrière, mais ce qui est sûr, c’est que je ne vivrai pas deux fois un projet de cette envergure ! La chaîne de valeur des vaccins ARNm de Sanofi comprend la R&D, déployée entre Boston et le site de Marcy-l’Étoile, et le projet dont j’ai la charge est la construction d’un bâtiment de production à Neuville-sur-Saône, en métropole lyonnaise, et de son jumeau à Singapour. Le gros œuvre est terminé. Courant 2024, nous produirons les premiers lots d’essais cliniques, puis début 2025, ceux de validation. Les défis sont nombreux. Ce sont deux usines très innovantes, en termes d’approche digitale et de procédés. Tout sera entièrement modulaire, avec des équipements à usage unique et mobiles, reconfigurables en fonction des besoins, avec la capacité de produire plusieurs vaccins simultanément. C’est l’investissement le plus important que Sanofi ait jamais réalisé et un atout industriel majeur en cas de pandémie future.
N’est-ce pas stressant ?
Non. Bien sûr, il y a beaucoup d’enjeux, mais j’ai la chance inouïe de travailler avec des équipes incroyables, passionnées, et ultra-compétentes.
Qu’est-ce qui vous motive aujourd’hui ?
J’ai un métier passionnant, chaque journée est différente. Parfois je travaille sur des projets très opérationnels, parfois sur d’autres plus stratégiques. Je côtoie des gens aux profils très variés. Plus on évolue dans l’organisation, moins on a les pieds sur le terrain, mais mon job me permet de faire les deux. Quel que que soit le type de projets, je veux continuer à apprendre et à avoir de l’impact. Je suis une industrielle dans l’âme.
Madame «1 milliard d’euros»
Ingénieure en génie énergétique, Ana Alves, née en 1976, rejoint Sanofi dès 2003. Elle enchaîne les projets au sein du groupe, d’abord dans le domaine des vaccins, en particulier avec un transfert industriel sur le site du Trait (Seine-Maritime). C’est là qu’elle mènera l’industrialisation du biomédicament Dupixent, un anticorps monoclonal devenu le premier médicament de Sanofi.
Entre 2019 et 2021, Ana Alves dirige l’usine de Compiègne (Oise), en pleine pandémie de Covid-19, et permet le doublement de la production de Doliprane face à la demande. Depuis 2022, elle conduit le déploiement industriel des vaccins ARNm. Baptisé EVF, pour Evolutive Facility, ce projet d’un investissement de 1 milliard d’euros vise la construction deux usines ultra-modulaires et digitales à Neuville-sur-Saône (Rhône) et à Singapour.



