Les cheminées crachent un lourd anthracite et noient le ciel en des teintes funèbres. Les usines tournent à plein dans ces quartiers populaires de l’est de Paris nouvellement annexés. Le gibet de Montfaucon, où les pendus bercés par le vent finissaient par nourrir la terre de leur chair en décomposition, a disparu depuis un siècle.
Une immense décharge a pris sa place sur la butte Saint-Chaumont. Fosses d’aisance de la capitale et cadavres de chevaux grouillent. Comme les tanneurs, les producteurs d’asticots et les fabricants d’engrais, les établissements d’équarrissage sont légion dans cette vaste étendue des anciennes communes de Belleville et de La Villette. L’air y est vicié. Chafouin, il prend le visiteur égaré à la gorge, incruste ses habits pour ne plus le lâcher.
Certains jours, l’odeur pestilentielle parvient à traverser la capitale pour gagner les arcades du Louvre. Les décennies passent. Le jour, un millier d’ouvriers travaillent pour la Société civile des carrières du centre. Ils éventrent la terre pour collecter le gypse, pierre blanche destinée à bâtir les beaux immeubles du baron Haussmann. La nuit tombée, les indigents remuent ce cloaque aux accents lunaires, bousculés par des brigands patentés.
Le but est simple. Offrir l’illusion d’une nature encore vierge aux travailleurs de ce faubourg qui triment sans relâche.
Sous un ciel parfaitement bleu, une montagne à la cime enneigée domine un joli vallon vert, fendu par une étendue d’eau calme. L’air y est léger et pur. Napoléon III se souvient de son enfance passée sur les bords du lac de Constance, lorsque sa famille était exilée en Suisse. En 1863, il rachète les terrains de la butte Saint-Chaumont et charge l’ingénieur des Ponts et Chaussées Adolphe Alphand de recréer cette image de carte postale en pleine ville.
Le but est simple. Offrir l’illusion d’une nature encore vierge aux travailleurs de ce faubourg qui triment sans relâche. Les mauvaises langues, ou les plus informées, soutiennent qu’il s’agit avant tout de valoriser les terrains avoisinants et d’encourager la spéculation immobilière pour transformer ce coin misérable encore mal desservi en un quartier résidentiel. Un écrin vert pour allier l’esthétique et le nécessaire.
Le projet est bien différent des bois de Boulogne et parc Monceau récemment aménagés. L’empereur voit grand et valide un budget de 3,4 millions de francs. La roche disparaît progressivement sous la dynamite. Plus de 800 ouvriers et une centaine de chevaux s’activent à évacuer la pierre grâce aux 40 kilomètres de rails. Ils recouvrent de 200 000 m3 de terre ce sol où rien ne pousse. Le travail est colossal et les pièges nombreux.
Neuf effondrements d’anciennes galeries et quatre affaissements de pelouses mal stabilisées rythment les trois ans de labeur. Le 1er avril 1867, l’Exposition universelle du Champ-de-Mars s’ouvre et avec elle le parc des Buttes-Chaumont. Le paysage est grandiose et allie la nature, la culture et le plaisir. Le lac s’étire au pied de l’île du Belvédère sur laquelle trône le temple de la Sybille, inspiré par un sanctuaire antique romain. Une cascade et une grotte, tout de béton garnies, complètent l’impression d’un monde sauvage et trois chalets proposent aux promeneurs de se restaurer en admirant la vue.
Tant pis si les visiteurs voisins ne maîtrisent pas encore les règles du jardin public et esquintent la douce harmonie en pillant fleurs, arbustes et sapins pour se concocter des tisanes. Les Buttes-Chaumont seront ravagées trois ans plus tard par les heurts de la Commune de Paris. Et tout ou presque sera à réaménager.



