Le matin frais d’un siècle nouveau point à peine quand l’immense fossé reçoit la visite de journalistes accompagnant les dignitaires du nouveau canal. La réunion de ce 2 janvier 1900 est secrète. La ville de Saint-Louis, plus au sud, doit l’apprendre le plus tard possible. Les cachottiers assistent à la rupture du dernier barrage qui voit la rivière Chicago se déverser dans le Canal sanitaire et fluvial. Après des années d’études et d’essais, Ellis S. Chesbrough et Isham Randolph ont trouvé la seule solution, celle qui tombe sous le sens: inverser le cours de la rivière.
Une carcasse de porc flotte maladroitement dans une eau boueuse et se dispute la place avec quelques déchets industriels. Les compagnons de fortune traversent Chicago en remontant la rivière pour finir leur voyage dans le lac Michigan qui borde la ville. Dans ce lac, la prise d’eau potable qui alimente la cité.
Chicago est la ville qui se développe le plus en ce milieu de XIXe siècle. La population a été multipliée par trois en dix ans et le sera tout autant la décennie suivante. L’industrie fleurit, et avec elle la pollution. Toutes les eaux usées finissent dans la «rivière puante», puis dans le lac, égouts à ciel ouvert. Les cas de dysenterie, typhoïde et choléra se répètent et on compte déjà plusieurs morts. Les travaux lancés par Chesbrough sont nombreux. L’ingénieur a construit le système d’approvisionnement en eau de Boston, puis installé des kilomètres de canalisation sous Chicago pour endiguer les divers problèmes de pollution. La méthode est moderne mais insuffisante. Les eaux usées finissent dans le lac. La construction d’un tunnel de vingt mètres sous la surface pour relier le point d’eau potable à la ville se révèle lui aussi insuffisant. Il faut voir plus grand. Et jouer à l’apprenti sorcier.
Les déchets de Chicago terminent dans le lac Michigan, où se trouve la prise d’eau potable qui alimente la ville.
Après la mort de Chesbrough, le Sanitary district enabling act est voté en 1889. Il prévoit l’inversion de la rivière Chicago et la construction de nombreuses écluses. Au lieu de plonger dans le lac, l’eau part vers le canal de dérivation. Randolph prend la tête des travaux, le défi technique est colossal. En 1892 et durant huit années, 32 millions de mètres cubes de roche et de terre sont déblayés avec les outils les plus modernes, comme d’immenses pelles mécaniques à vapeur et la dynamite. Des milliers d’hommes sont à la manœuvre. L’ingénieur conduit le chantier le plus important des États-Unis, affronte une grève de 1200 ouvriers armés de gourdins et pistolets... Mais le problème majeur se situe plus au sud. Les eaux usées prenant le chemin du fossé plongeront dans la rivière Des Plaines, qui rejoint la rivière Mississippi, qui se jette dans le golfe du Mexique. Autant de communes qui verront leur rivière polluée par les travaux chicagoans. Saint-Louis est en colère. Chicago n’a qu’une réponse: «The solution to pollution is dilution.» Le lac Michigan nettoyé ne pourra que profiter aux villes situées en aval. Saint-Louis refuse la théorie confuse et se prépare à attaquer en justice. Alors, on redouble d’efforts pour achever le canal au plus vite.
Le 17 janvier 1900, Saint-Louis dépose plainte. Oui, l’eau du Mississippi est répugnante, statue la Cour suprême. Mais peut-on imputer la seule responsabilité à Chicago, puisque d’autres villes en amont y déversent elles aussi leurs détritus? Saint-Louis est débouté. Aguerris et célébrés, les ingénieurs iront dispenser leur savoir sur le canal de Panama. En quelques semaines, l’eau de Chicago retrouve des teintes bleues. Succès incontestable pour la ville. Qui ne verra sa rivière changer de couleur qu’une seule fois par an, pour la Saint-Patrick



