Quel est le point de départ de votre livre Le Nouvel Esprit biologique ?
Ce livre part des évolutions de la biologie et des façons de penser qu’elle diffuse dans la société. La biologie est une science en transformation, ne serait-ce que par les nouvelles techniques qu’elle utilise. Certains biologistes appellent à en refonder les bases. Notamment, comme l’avance le microbiologiste Carl Woese, parce que le monde des micro-organismes demande des concepts différents de ceux développés pour les animaux et les végétaux. Cela change notre conception du vivant, ou plutôt cela devrait la changer, mais nous restons largement sur des visions dépassées et caricaturales.
Quelles sont ces visions caricaturales du vivant ?
Le déterminisme génétique est peut-être l’exemple le plus flagrant. Croire qu’il y a un lien direct entre les gènes et les caractères physiques, voire psychiques, est très répandu. Les sciences biologiques ont pourtant établi, notamment avec l’épigénétique, que ce lien est bien plus complexe, que l’environnement joue énormément sur l’activité des gènes. Les biologistes s’intéressent à des processus ouverts dans des systèmes complexes. Ainsi, le « déterminisme » est tout relatif. C’est mal compris par la société, et les biologistes se sentent souvent caricaturés. Si un biologiste étudie l’existence de facteurs génétiques dans la transidentité, la société va y voir « le gène du transgenre »…
Pourquoi reste-t-on sur ces visions dépassées ?
Nous avons un sentiment de compréhension implicite du vivant. C’est bien loin de la réalité et cela nous conduit à l’impasse du biologisme.
Nous avons l’impression d’en savoir assez sur la biologie, en l’ayant étudiée à l’école. Nous avons un sentiment de compréhension implicite du vivant. C’est bien loin de la réalité et cela nous conduit à l’impasse du biologisme, ce réductionnisme qui dit que tous les phénomènes sont de nature biologique et c’est tout ! Vouloir expliquer tout ce que nous sommes par notre biologie – « Ce sont mes hormones, mon ADN, ma nature… » – est tentant, car cela évite de se poser des questions de choix, de valeurs, de société. Mais c’est une erreur : la réalité humaine est 100 % biologique, mais elle est aussi 100 % culturelle, 100 % sociale…
Comment sortir de cette impasse ?
Il nous faut mieux connaître la biologie pour ne pas nous laisser abuser par ses métaphores – l’ADN considéré comme un livre ou un langage, par exemple. De leur côté, les biologistes doivent également prendre davantage conscience de l’impact de leurs travaux et de leurs discours.
En quoi votre livre peut-il y contribuer ?
Je parcours d’abord tout ce que la biologie nous a apporté comme manière de pensée, à l’image du darwinisme et de ses conséquences philosophiques. Puis je détaille un ensemble de thèmes qui appellent à repenser la biologie, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de cette science. La symbiose est l’un de ces thèmes : on pense souvent un organisme comme autonome alors qu’aucun être humain n’est fonctionnel sans flore intestinale. Avec le concept d’holobionte, qui inclut ces micro-organismes, il y a l’idée que le vivant doit être pris dans une totalité. Cela pousse à revisiter le développement des organismes et l’immunologie, qui a été construite sur la distinction entre soi et non-soi. Attention cependant à ne pas voir la symbiose, comme dans « Avatar », avec une bienheureuse communion psychique : certaines bactéries sont utiles quand elles sont dans l’intestin, mais elles sont mortelles si elles passent dans le reste du corps !
Propos recueillis par Manuel Moragues
À lire : Le Nouvel Esprit biologique, de Thierry Hoquet, PUF, 2022



