« Il nous faut tenir compte de la part d'ignorance insurmontable de la science », lance Dominique Bourg, philosophe des sciences

Dans leur ouvrage, le philosophe Dominique Bourg et le mathématicien Nicolas Bouleau, qui étudie la biologie moléculaire depuis quinze ans, remettent en question la vision dominante de la science face à l'état de la planète. Ils proposent une nouvelle épistémologie qui met l'accent sur l'interprétation, l'existence d'une ignorance définitive et l'impasse du réductionnisme.

Dominique Bourg
Dominique Bourg, philosophe des sciences, professeur honoraire a l'université de Lausanne, spécialiste des questions environnementales.

Quelle est l’intention de ce livre ?

L’idée est de faire le lien entre la science et la technologie, d’une part, et l’état déplorable de la planète, d’autre part. Nous partons d’une nouvelle façon de répondre à la question «qu’est-ce que la science?». Cette approche épistémologique n’est pas anti-science, mais pointe la part d’ignorance insurmontable de la science, l’inadéquation de la démarche scientifique dominante vis-à-vis du vivant et le pouvoir destructeur de nos connaissances scientifiques sur la nature. D’où l’appel à la prudence et à la modération.

Vous affirmez qu’il faut distinguer trois types de sciences. Quels sont-ils ?

Il y a d’abord la science nomologique, c’est-à-dire la physique, qui permet de décrire une situation à laquelle s’applique une règle qui relie les éléments mesurables de façon formelle. Elle se caractérise par des lois, l’approximation et la précision. C’est le courant principal de la science moderne. La science interprétative, elle, se construit par modélisations d’un domaine du réel à partir des lois de la physique. Sa spécificité vient de ce qu’elle produit différentes compréhensions, différentes vérités –à l’usage d’un modèle spécifique correspondent un choix interprétatif et une vérité propre– qui sont provisoires.

Quelle est l’importance de cette science interprétative ?

L’écologie relève de ce type de science: on ne peut jamais éclairer un problème avec un seul modèle, une seule discipline. Les différentes compréhensions sont partielles, et perfectionnées ou abandonnées. Pour le climat, on utilise ainsi une cinquantaine de modèles que l’on croise afin d’obtenir des résultats fiables. La science interprétative est occultée par la science nomologique et il faut la réhabiliter car elle est cruciale pour étudier les phénomènes régis par l’incertitude et les probabilités, pour identifier les dangers et bâtir des scénarios hypothétiques avec une vraisemblance construite collectivement pour qu’elle soit solide.

Le troisième type de science, qualifiée de « combinatoire », regroupe la biologie moléculaire, la chimie et… l’arithmétique ?

Ces trois disciplines ont en commun de reposer sur une base discrète. La science combinatoire est inséparable des nombres entiers. Il n’y a pas d’approximation ni de précision, a contrario des deux types précédents: un seul atome change l’identité d’une molécule. Il en découle que l’approche de l’ingénieur simplifiant le réel par des modèles à la précision croissante est inadaptée au vivant, à la nature. En outre, on sait, depuis les travaux de Gödel en 1931, que l’arithmétique est incomplète: la poignée d’axiomes dont découle cette magnifique théorie peut engendrer des énoncés dont il est impossible de démontrer la vérité ou la fausseté. Autrement dit, notre connaissance des nombres entiers est et sera toujours limitée. Il en est de même avec le vivant: nos connaissances scientifiques comportent et comporteront toujours une part d’ignorance.

Vous déplorez que l’on n’ait pas pris la mesure des conséquences de cette « ignorance insurmontable » face à l’urgence écologique...

Cette ignorance met à mal le réductionnisme inhérent à l’idéal de la science moderne et qui se perpétue actuellement dans l’écologie, selon lequel toutes les difficultés d’explication seront surmontées progressivement. C’est une forme d’arrogance, qui, avec la foi quasi religieuse dans une science providentielle dont les avancées ne peuvent qu’améliorer la condition humaine, conduit à croire que les problèmes écologiques, dont celui du réchauffement climatique, seront résolus par la science et la technique. C’est un raisonnement infantile. Une technique, c’est un moyen de résoudre une difficulté, souvent au prix d’autres, mais ce n’est pas une solution à tout, ce n’est pas de la magie ! La seule réponse à l’urgence écologique est la réduction de nos flux de matière et d’énergie.

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