La nouvelle conquête spatiale n’aura pas lieu sans l’inventivité des industriels. Et pas seulement les fabricants de fusées, de satellites ou de sondes extra-planétaires, mais aussi les acteurs de l’automobile, de la construction, de l’agroalimentaire… Avec la mission américaine Artemis de retour sur la Lune, il s’agit bel et bien de s’installer sur place. «L’objectif n’est plus d’y planter un drapeau et de revenir. Si on veut édifier une base lunaire, il faudra construire et maintenir des infrastructures, produire et stocker de l’énergie, éliminer les déchets, soigner et nourrir les équipages avec des aliments emportés ou produits sur place, se mouvoir autour de la base», explique Lionel Suchet, le directeur général délégué du Cnes.
Pour aider les industriels à se projeter dans des contrées si lointaines, le Cnes a créé une entité dédiée à Toulouse (Haute-Garonne), baptisée le Spaceship. «Cette structure a pour vocation d’amener les technologies françaises sur la Lune. Beaucoup d’industriels qui n’appartiennent pas à l’écosystème spatial, n’ont pas conscience que leurs technologies seraient extrêmement utiles là-bas, souligne Alexis Paillet, chef de projet. Notre objectif est de les accompagner pour faire monter en maturité leurs technologies et les adapter à l’environnement lunaire qui est hostile, inhospitalier et abrasif.»
Les start-up dans les starting-blocks
Les start-up sont en première ligne dans cette nouvelle aventure. À l’image de Spartan Space, qui développe des refuges lunaires autogonflables afin d’accueillir des astronautes et des scientifiques pour de courts séjours. Son fondateur et président, Peter Weiss, spécialiste de la robotique spatiale, appelle l’Europe à se montrer audacieuse. «Plutôt que d’essayer de refaire les fusées réutilisables de SpaceX, il faudrait déjà se projeter sur la surface lunaire. Aujourd’hui, peu de personnes travaillent sur les habitats lunaires. Il y a une véritable opportunité pour l’Europe dans ce domaine.» La start-up varoise s’est entourée de partenaires très qualifiés. Le CEA lui apporte son expertise dans le domaine des panneaux photovoltaïques souples haute performance, et Air liquide son savoir-faire dans les technologies de pile à combustible régénératrice permettant de transformer l’eau en hydrogène et en oxygène.
Il faudra aussi nourrir les astronautes. La start-up Interstellar Lab, installée à Yvry-sur-Seine (Val-de-Marne), travaille sur des serres spatiales high-tech capables de reconstituer n’importe quel climat pour accélérer la production des plantes en utilisant le moins de ressources possibles. Présélectionnée par la Nasa, elle a déjà obtenu des financements de l’agence spatiale américaine à hauteur d’environ 275 000 dollars.
Les grands groupes veulent également embarquer dans le programme Artemis. Michelin a mobilisé une équipe composée de ses meilleurs ingénieurs et techniciens répartis entre l’Europe et les États-Unis pour mettre au point un pneu lunaire sans air fonctionnant dans des conditions extrêmes, notamment à des températures de -200°C. «Le cahier des charges pour le véhicule lunaire de la Nasa est très exigeant. C’est typiquement ce genre de challenges que nos équipes R&D aiment relever. Ce défi va notamment nous faire progresser dans le domaine des matériaux de haute technologie», s’enthousiasme Antoine Pinneau, le directeur du développement des pneus poids lourds et spécialités.
Adapter les technos aux milieux terrestres
En développant des technologies pour la Lune, l’objectif est également de les adapter aux milieux terrestres les plus extrêmes. Tous ces aventuriers de l’exploration spatiale ont en effet une ambition commune : rapatrier leurs technologies sur Terre… là où se trouve le business. «Il y a plus de clients sur Terre que sur la Lune», rappelle, en souriant, Barbara Belvisi, la fondatrice d’Interstellar Lab. Sa start-up commercialise déjà un produit dérivé de ses serres spatiales adapté à l’environnement terrestre. Ces serres permettent de cultiver des plantes qui intéressent les groupes cosmétiques et pharmaceutiques, ainsi que les fabricants d’ingrédients naturels et de fruits (framboises, fraises, fruits de la passion, physalis…) dans des pays où ils ne pousseraient pas naturellement. «Nos clients nous choisissent parce que nous sommes les seuls à proposer des serres déployables. Il n’est pas nécessaire de creuser de fondation et la croissance des plantes est accélérée», précise Barbara Belvisi.
Michelin mise sur ses recherches pour améliorer sa gamme de pneus. «Notre participation au programme lunaire nous pousse par exemple à travailler sur des simulations de mobilité sur des sols meubles ou par des températures très basses. Cela aura forcément un impact positif en termes de savoir-faire et de technologies, comme dans les domaines des pneus agricoles et des pneus adaptés aux conditions arctiques», explique Antoine Pinneau. Ces nouveaux conquérants de l’espace imaginent même des business models audacieux. Spartan Space se projette ainsi en Airbnb de la Lune! «Nous ne voulons pas vendre nos habitats. Nous vendrons un service d’hébergement aux agences spatiales!», avance Peter Weiss. Qui est prêt à alunir?
A chaque entreprise ses innovations sur la Lune
Un champagne adapté à l’impesanteur

La filière viticole française va-t-elle trouver sur la Lune un nouveau débouché? Pourquoi pas. La Maison Mumm a présenté le premier champagne pouvant être bu dans l’espace. Le Mumm Cordon Rouge Stellar répond au cahier des charges du Cnes en matière de sécurité et de conformité technique pour la dégustation en impesanteur.
Les premiers clients : Les nouveaux touristes fortunés de l'espace prêts à embarquer dans les fusées de SpaceX ou de BlueOrigin pour connaître le grand frisson spatial.
Des habitats lunaires ultrasobres en énergie
Spartan Space a mis au point un habitat lunaire gonflable et permettant d’héberger deux à quatre astronautes. L’avantage : dégonflé, il est facilement transportable par fusée et déployable en quelques heures. Une fois installé, il propose un espace de 7 m de hauteur et de 7 m de diamètre. L’habitat serait alimenté en énergie par des panneaux solaires et disposerait de mécanismes de recyclage de l’eau et de l’oxygène. La structure intègre un revêtement multicouche qui protège les astronautes contre les rayons cosmiques et les vents solaires.
Les premiers débouchés : Conception de refuges terrestres dans des milieux hostiles ou en cas de catastrophes naturelles.
Des serres high-tech pour accélérer la croissance des plantes

Interstellar Lab développe des serres high-tech capables de produire des plantes qui apporteront, entre autres, des nutriments, des protéines et de la vitamine C qui peuvent manquer aux astronautes. Pilotées par logiciel et bourrées de capteurs, ces serres permettent de créer des climats sur mesure totalement contrôlés pour accélérer la croissance des plantes, en calculant les conditions idéales d’humidité, de température, de lumière, d’alimentation en eau. De quoi cultiver des champignons, de l’amarante, riche en protéines, ou des poivrons rouges, riches en vitamine C.
Les premiers débouchés : Culture optimisée des actifs pharmaceutiques et cosmétiques d’origine végétale.
Les pneus de l’extrême, maintenance comprise

Les pneus du futur véhicule lunaire seront exposés à des conditions extrêmes. Le buggy des astronautes roulera sur la face cachée de la Lune, soit à une température d’environ -200°C. Les pneus devront être capables de rouler jusqu’à 150 heures d’affilée avec moins d’une heure de maintenance tous les 14 jours. Leur pression au sol doit être environ 100 fois plus faible que celle d’un poids lourd sur Terre. Pour relever le défi, Michelin travaille sur des pneus sans air à base de nouveaux matériaux jamais utilisés dans l’industrie pneumatique.
Les premiers débouchés : Pneus adapté aux sols arctiques et aux véhicules agricoles.




