Enquête

Guerre en Ukraine, commandes massives... Les fabricants d'armement américains sous pression

Les livraisons à l’armée ukrainienne et l’afflux de commandes venues d’Europe et d’Asie font tourner à plein régime l’industrie américaine de la défense.

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 F-15 QA
En février 2022, Boeing a engrangé un contrat de 13,9 milliards de dollars pour la livraison de 36 avions de chasse F-15 à l’Indonésie.

«Une journée en Ukraine… C’est un mois en Afghanistan», confie au New York Times Camille Grand, ancien secrétaire général adjoint de l’Otan. Près d'un an après le début de l’invasion russe, le conflit, loin de s’atténuer, s’est mué en une guerre de positions d’une intensité inédite dans l’histoire militaire moderne. La consommation de munitions, très supérieure à celle de l’affrontement contre les Talibans en Afghanistan, dépasse de loin le déluge de bombes de la sanglante guerre Iran-Irak et évoque même, selon divers experts de la défense américains, les pilonnages des tranchées de 1914-1918.

Le rythme actuel de l’artillerie ukrainienne, 3 000 tirs quotidiens de projectiles en tous genres, suscite maintenant l’inquiétude des États-Unis, qui fournissent les deux tiers de l’aide militaire à l’Ukraine et ploient sous la demande. La première puissance armée mondiale assure qu’elle est toujours en mesure de répondre à toute autre menace potentielle sur la planète. Mais l’affrontement en Europe – s’il représente une aubaine pour un pays qui fournit 39% du marché mondial des armes – perturbe son industrie de défense et les plans stratégiques du Pentagone.

17,5 milliards de dollars d’aide militaire à l'Ukraine

Jusqu’alors, les 17,5 milliards de dollars d’aide militaire fournis depuis février 2022 par Washington ont surtout contribué à dégarnir les arsenaux du Pentagone. Les stocks existants de munitions, de Stinger antiaériens, de missiles Javelin antichars, de drones et de blindés acheminés vers l’Europe tombent aujourd’hui sous le niveau requis par les sourcilleux planificateurs du département de la Défense. Et cela affecte déjà le soutien à d’autres alliés, comme Taïwan, qui désespère de recevoir ses commandes de plus de 18 milliards de dollars d’armes similaires.

Les usines des grands industriels de la défense travaillent en priorité à renflouer les réserves de l’armée américaine. Une éventuelle relance massive de la production pour les seuls besoins de la défense ukrainienne exigerait des unités de production supplémentaires, au prix de milliards de dollars d’investissement et de deux à trois ans de travaux, sans aucune garantie sur la durée du conflit. D’ores et déjà, le gouvernement opte pour des solutions transitoires, comme le financement d’importations ukrainiennes de munitions en provenance de Corée du Sud, alors que – ironie – la Corée du Nord approvisionne la Russie en obus et missiles.

Autre initiative : les États-Unis envisagent d’inclure dans leur aide le coût de la remise en route d’usines d’armement en République tchèque, en Slovaquie et en Bulgarie pour fabriquer des munitions compatibles avec les canons et les chars ukrainiens qui, dans leur majorité, sont de conception soviétique.

Rebond des ventes en 2022

Nul doute, pourtant, la guerre en Europe ne peut que profiter à General Dynamics, Boeing, Raython et Lockheed Martin, qui accaparent 58% du chiffre d’affaires de l’armement américain. Les ventes, passées de 110 milliards à 36 milliards de dollars entre 2020 et 2021, ont rebondi de janvier à octobre 2022 à 65 milliards, selon le Quincy Institute. Et cette hausse, qui dément les engagements pacifistes du candidat Joe Biden, s’explique en grande partie par l’augmentation des budgets militaires européens depuis l’invasion russe.

Le contrat d’achat d’avions de chasse F-35 Lockheed Martin par l’Allemagne, d’une valeur de 8,4 milliards de dollars, les 6 milliards de dollars budgétés par la Pologne pour des chars M1 de General Dynamics et les emplettes de la Finlande de 1,7 milliard de dollars depuis le début de l’année 2022 ne doivent pas faire oublier les autres débouchés lucratifs ouverts par le regain de tensions avec la Chine. Le premier client des armuriers américains ? C’est l’Indonésie, depuis la signature début 2022 d’une promesse d’achat d’avions F-15 de Boeing pour 13,9 milliards de dollars…

À New York, Philippe Coste 

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