Devant la dernière tour de refroidissement en béton du site – trois autres édifices semblables, souvenir de l’époque de gloire de la centrale à charbon Emile Huchet, à Saint-Avold en Moselle, ont été détruits en début d’année – se dressent désormais une vingtaine de conteneurs blancs. Les batteries qu’ils abritent, comme en témoignent les systèmes de refroidissement et échangeurs de chaleur à l’extérieur des boîtes métalliques, forment selon GazelEnergie la quatrième plus grande ferme de batteries stationnaires de France et la première du Grand-Est.
Celle-ci peut délivrer 35 mégawatts (MW) durant un peu moins d’une heure et demie (44 MWh de capacité, soit l’équivalent de 1000 petites voitures électriques). Tout un symbole, comme n’ont pas manqué de le souligner les divers représentants des industriels à la manœuvre – GazelEnergie, qui a investi 20 millions d’euros dans le projet, et Q Energy (une filiale française du conglomérat sud-coréen Hanwha Solutions) qui a développé le système de stockage – et les représentants des pouvoirs publics présents, emmitouflés dans leurs manteau pour son inauguration, lundi 9 décembre.
Services réseaux et intégration des renouvelables
«Ce système de batteries incarne une évolution vers une nouvelle ère : celle de la flexibilité, de la durabilité et de l’intégration des énergies renouvelables. Dans un premier temps en assurant des services à ces systèmes, en réagissant en quelques millisecondes aux variations de fréquence pour l’équilibrer», explique Arnaud Boutin, directeur du projet Batteries chez GazelEnergie.
A plus long-terme se profile une deuxième phase du projet (65 MW et 130 MWh supplémentaires), pour laquelle une décision d’investissement d’une trentaine de millions d’euros vient d’être prise par le groupe. D’ici 18 mois, elle permettra «d’aller plus loin, et de faire de l’arbitrage de marché pour stocker de l’énergie renouvelable quand les conditions météo sont favorables et de la restituer quand la demande est forte», précise l’ingénieur.

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Les 155000 cellules de batteries installées aujourd’hui, qui utilisent une chimie lithium-fer-phosphate (LFP) prisée des systèmes de stockage stationnaire pour leur faible coût et leur longévité, ont été produites par l’industriel chinois Narada. Omexom, une filiale de Vinci Energies, s’est chargé de la connexion et du raccordement.
Ce positionnement sur la gestion de l’intermittence des énergies renouvelables n’est pas anodin. C’est déjà celui auquel croît la centrale à charbon de Saint-Avold – dont l’activité avait été interrompue fin mars 2022, avant d’être autorisée à redémarrer pour un temps fin novembre de la même année, face à la crise énergétique qui frappait l’Europe – pour son avenir. Lors de l’inauguration, un jour de tension sur le réseau électrique français, la centrale de 600 MW tourne d’ailleurs à plein régime, comme en témoignent les volutes de fumées s’échappant de sa dernière cheminée. Le site avait déjà recommencé à produire mi-novembre, à un moment où c’était plutôt le réseau allemand qui avait besoin de soutien.
L’avenir du site Emile Huchet en suspens
«Le réseau électrique a absolument besoin de flexibilité électrique [via] du pilotage de la demande mais aussi de l’intégration d’outils pilotables pour répondre aux demandes de pointe», argue Frédéric Faroche, président de GazelEnergie, en insistant sur le fait que les centrales thermiques peuvent assurer une production stable pendant plusieurs heures quand il le faut. Une précision calculée : du fait de la pollution qu’elle génère, la centrale à charbon doit changer de modèle. Lors de la relance en urgence de ce combustible fossile ultra-néfaste pour le climat, en 2022, le président Emmanuel Macron avait reporté la fermeture des centrales à charbon en France à 2027.
Mais les contrats des salariés présents, une centaine, s’arrêtent fin avril et, dans l’idéal, GazelEnergie aimerait être fixé avant cette date sur le futur de la centrale. L’énergéticien, qui avait un temps proposé de convertir la centrale à 50% de biomasse (ce qui n'a pas convaincu l'Etat), met désormais en avant l’unique option de faire passer son outil au biogaz. Il pourrait pour cela utiliser des certificats d’origine, voire investir lui-même dans des méthaniseurs.
Pour débloquer l’investissement nécessaire, d’une centaine de millions d’euros, l’industriel attend néanmoins une réforme du mécanisme de capacité (un outil qui permet au gestionnaire du réseau français, RTE, de sécuriser l’approvisionnement du réseau en rémunérant des moyens de production non utilisés mais prêts à démarrer) pour qu’il favorise la conversion d’outils existants. Pas simple à obtenir, encore moins rapidement dans le «contexte politiquement tumultueux», reconnaît Frédéric Faroche en référence, pudique, à la censure récente du gouvernement de Michel Barnier.
GazelEnergie, une filiale du groupe EP – l’entreprise du milliardaire tchèque Daniel Kretinsky, qui a fait fortune dans le gaz et le charbon en Europe – devra aussi convaincre de sa capacité à faire advenir d’autres projets industriels sur sa friche mosellane pour créer l’«eco-plateforme industrielle» qu’il promet depuis son arrivée, en 2019. Un projet de bioraffinerie de solvants verts, dont la construction avait commencé, a été interrompu en novembre après la faillite de l’entreprise norvégienne Circa qui portait le projet, et cherche des financements. GazelEnergie prévoyait aussi de construire une chaudière à biomasse de 20 MW pour fournir en vapeur la plateforme chimique de Carling, adjacente. Mais pourrait remettre en question ses plans, faute de client, suite à l’arrêt du grand projet d’usine de recyclage chimique des plastiques du canadien Loop Industries, du sud-coréen SK, et du français Suez, récemment révélé par L’Usine Nouvelle.
L’actuel opérateur de la centrale à charbon mise enfin sur la production d’hydrogène par électrolyse, pour laquelle il envisage d’investir près d’un demi-milliard d’euros, afin d’aider la transition de l’usine sidérurgique de l’allemand SHS, à deux pas. Là encore, les difficultés de l’acier vert européen et la concurrence de Verso Energy, qui porte un projet similaire juste à côté, sont sources d’incertitudes. «La transition est longue, plus longue que prévue. Nous sommes sur une plateforme chimique et les projets de chimie verte sont loin d’être faciles : ce sont de nouveaux procédés et la concurrence internationale est forte… Les projets ont du mal à sortir rapidement», reconnaît Antonin Arnoux, le directeur du site.
«Il n’y a aucune ambiguïté sur l’avenir du site : il est tracé et nous savons à chaque endroit ce que nous allons y faire», promet-il en parcourant la friche au volant de sa voiture, dessinant ici et là les potentielles installations à venir. «Et si un projet tombe, nous n’abandonnons pas : un autre prendra sa place.»



