Pendant plus de trente ans, la SIB (Société d’impression du Boulonnais) s’est développée au bord de la Liane, un fleuve se déversant dans la Manche, à Boulogne-sur-Mer (Pas-de-Calais), sans connaître d’inondations majeures. Mais, fin 2023, cette entreprise a subi trois inondations importantes. «Nous n’avions rien anticipé», reconnaît Marc Leroy, son directeur général. La catastrophe a eu de nombreuses répercussions, notamment sur l’assurance. «Nous ne sommes plus assurés contre les inondations dans notre contrat, indique-t-il. Notre assureur a accepté de refaire un contrat d’un an avec une franchise en forte augmentation, mais si nous étions à nouveau inondés cette année, il ne le referait probablement pas un an de plus... ». D’autant que la SIB n’a pas les moyens de suivre toutes les recommandations de son assureur.
L’enjeu de la résilience climatique bouscule la discussion entre les industriels et leurs assureurs. Entre 2020 et 2023, les sinistres climatiques ont coûté 6 milliards d’euros en moyenne aux assureurs en France, contre 3,7 milliards d’euros entre 2010 et 2019. L’association des gestionnaires des risques et des assurances dans les entreprises, l’Amrae, observe ainsi «un recul de l’assurance, avec une hausse des tarifs et des franchises, une baisse des sous-limites et une émergence de l’inassurabilité dans certains endroits», selon son référent climat Michel Josset, même si le marché s’est adouci ces derniers temps. Au 1er janvier 2025, le taux de la cotisation dédiée au financement du régime public-privé français d’indemnisation des catastrophes naturelles passera d’ailleurs de 12 à 20% sur le bâti.
«Il y a quelques années, nous pouvions faire confiance à l’assurance pour payer des travaux de reconstruction après une tornade ou une inondation, mais ce n’est plus le cas aujourd’hui et on pourra encore moins le faire demain, ajoute Arnaud Bergauzy, membre de l’Amrae et responsable des risques et des assurances chez Lafarge France. L’adaptation est devenue très importante.» Du côté des assureurs, on assure que les demandes des clients en France trouvent globalement une réponse. Mais la prévention est plus que jamais encouragée. Les assureurs y voient un moyen de rester indispensables aux yeux des industriels. «La prévention est la condition de l’assurabilité de demain. On ne pourra pas donner un blanc-seing à tout le monde sans conditions, prévient Simon Blaquière, chargé de la réassurance et de l’équipe d’experts sur les risques naturels chez Generali. En cas d’inaction, le coût de l’assurance va augmenter mais il est tout à fait possible de tempérer la hausse.»
Des PME encore peu accompagnées
Pour les PME et les entreprises de taille intermédiaire, l’accompagnement des assureurs reste limité. L’assureur Generali France, dont la majorité des clients réalisent moins de 300 millions d’euros de chiffre d’affaires, est surtout sollicité après la survenue d’un aléa climatique. En amont, son action se limite à un site web sensibilisant sur les risques, ainsi que des envois de SMS en cas de prévisions météorologiques inquiétantes. «Notre enjeu actuel est d’approfondir le sujet de la prévention à l’échelle du client, indique Simon Blaquière. Par exemple, nous aimerions pouvoir dire à une entreprise exposée aux inondations si elle doit rehausser son parc de machines de 30, 40 ou 60 centimètres selon son implantation.»
L’accompagnement des grands groupes est déjà plus poussé. Ces derniers recourent aux données et aux plateformes fournies par les assureurs pour anticiper et quantifier les impacts de potentiels aléas climatiques sur leurs usines. «Grâce à un travail réalisé avec notre assureur qui a permis de géolocaliser les risques climatiques pour chacun de nos sites, nous avons ensuite questionné nos cimenteries sur leur niveau de préparation actuel et ce qui doit encore être fait, jusqu’à l’horizon 2050», illustre Arnaud Bergauzy chez Lafarge. Zurich, Swiss Re, Munich Re, FM (ex-FM Global)... Les grands assureurs sont nombreux à s’être positionnés sur le créneau. Au cours des deux dernières années, l’assureur américain FM a lancé des outils spécifiques sur le sujet, comme des rapports de résilience climatique et des études plus prospectives sur les impacts futurs. «Souvent, nos clients nous demandent ce qu’il faut faire maintenant. Nous travaillons donc beaucoup avec des fabricants afin de fournir des produits homologués contre les risques, comme des panneaux solaires résistants à la grêle», souligne Malcolm Roberts, le PDG de FM.
«Passer de la donnée à l’effort d’ingénierie»
La préoccupation des assureurs pour les catastrophes naturelles n’est pas nouvelle. «Mais nous commençons à nous projeter aux horizons 2030 et 2050 pour compléter nos modèles sur ces risques», précise Maxime Ambourg, le directeur du conseil en prévention des risques d’Axa XL pour l’Europe et l’Asie-Pacifique. Cet assureur a commencé à travailler sur des programmes spécifiques d’adaptation avec moins d’une dizaine d’industriels. «Il s’agit de passer de la donnée à l’effort d’ingénierie pour optimiser un système de refroidissement ou de chaleur par exemple», poursuit-il. Certains risques demeurent difficiles à modéliser. «Personne n’a réellement pris la mesure de tous les impacts potentiels de la hausse du niveau des océans notamment. Tout cela est clairement minimisé pour le moment», informe Cyril Lelarge, membre de l’Amrae et directeur des assurances du groupe Sanofi. Parce que très localisée, la grêle donne aussi du fil à retordre aux assureurs.
Les entreprises leur reprochent par ailleurs un manque de transparence. «Ils ont des informations sur des activités qui seront potentiellement inassurables dans cinq ou dix ans. S’ils ne les partagent pas, ils créent un vrai problème stratégique pour l’assuré. Déménager un site ou le protéger ne prend pas six mois, mais cinq ou dix ans», regrette Michel Josset. Autre grief des industriels : l’impact des risques climatiques dans la tarification d’une police de dommages aux biens s’apparente aujourd’hui à une boîte noire. Dans une étude parue en fin d’année dernière, 51% des 131 gestionnaires des risques sondés par l’Amrae se déclaraient insatisfaits de l’accompagnement des assureurs dans le traitement des risques climatiques.
Bpifrance accélère sur l’adaptation
Chez Bpifrance, «l’adaptation aux risques climatiques entre dans le quotidien des chargés d’affaires au dernier trimestre 2024», déclare Isabelle Albertalli, la directrice climat de la banque publique. En octobre, Bpifrance a intégré un outil dédié au risque climatique dans son système interne de cotation des affaires. « Dès le 1er janvier prochain, tout dossier inclura une partie sur le risque climatique en plus des éléments sur la santé financière», précise-t-elle. À partir du numéro Siren d’une entreprise, l’outil développé par Bpifrance affiche les risques actuels et attendus dans un horizon de cinq ans pour chaque aléa. Les impacts éventuels sur le chiffre d’affaires sont aussi estimés.
Cette présentation peut servir à ouvrir un dialogue avec une entreprise sur les actions de résilience qu’elle doit mener. En cas de mesures insuffisantes prises par une entreprise présentant un risque significatif, la banque publique propose, depuis octobre, des diagnostics adaptation. «Nous espérons en réaliser une centaine par an, même si nous avons une enveloppe pour en faire 50 pour le moment», indique Isabelle Albertalli. Certaines entreprises risquent-elles de pâtir de ce nouvel outil dédié au risque climatique ? «Notre ambition est plutôt d’accompagner les entreprises vers la résilience, souligne la directrice climat. Mais si une société a un risque significatif, un encours très élevé et qu’elle ne veut pas bouger sur l’adaptation, nous allons finir par lui dire qu’on ne peut pas la financer».

Vous lisez un article de L'Usine Nouvelle 3736 - Novembre 2024



