Face au dérèglement climatique, le plan d'adaptation de l'industrie française se profile

Inondations, sécheresse... Alors que le dérèglement climatique frappe déjà la France, le gouvernement présente un plan d’adaptation ce vendredi 25 octobre. Tout en maintenant les efforts sur la décarbonation, les industriels doivent s’adapter. Ces investissements considérables resteront moins importants que le coût de l’inaction.

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Zone de Fos - Cohabitation industrie et population
La montée des eaux et l'érosion du trait de côte pourrait menacer des implantations industrielles.

N'en déplaise aux climato-sceptiques, une France à + 4°C n’est plus une vue de l’esprit. Les températures ont déjà augmenté de 1,7°C depuis 1900. Selon les projections, en 2100, Paris aura les températures moyennes qui sont celles de Montpellier aujourd’hui, et Marseille aura celles de Séville. Si la baisse des émissions de CO2 doit permettre d’atteindre les objectifs de - 55% en 2030 en France et en Europe, la neutralité carbone en 2050 n’est pas gagnée. «Si on n’agit pas assez sur l’atténuation, l’adaptation ne suffira pas, confirme Quentin Ghesquière, de l’ONG Oxfam. Les limites de l’adaptation sont déjà dépassées en montagne, mais aussi sur les rives de la Tamise, aux Pays-Bas ou à Venise avec l’érosion du trait de côte.»

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Courbe climat chaleur Courbe climat chaleur

Dans son dernier rapport, le Haut conseil pour le climat indiquait que «certains territoires français, notamment ceux qui ont été fréquemment inondés, ont déjà atteint des limites souples d’adaptation au changement climatique du fait de la combinaison de l’accroissement de la sinistralité liée au changement climatique et du désengagement de certains assureurs.» Les alertes sur les conséquences du réchauffement se multiplient alors que les inondations, éboulements, sécheresses et incendies s’intensifient en France.

Les activités industrielles sont aussi touchées partout dans le monde. Dans son étude sur l’adaptation publiée en 2024, le cabinet Carbone 4 rappelait qu’en 2023, le Vietnam a connu une vague de chaleur intense avec plus de 40°C, engendrant d’importantes coupures d’électricité. Le canal de Panama a dû mettre en place des restrictions de circulation par manque d’eau et de profondeur pour faire passer les navires marchands. En avril 2022, des inondations terribles ont dévasté l’usine Toyota de Prospecton, en Afrique du Sud, provoquant un arrêt de travail de trois mois et la destruction de 4 300 véhicules pour des dommages évalués, au total, à 1 milliard de dollars. Quant à l’industrie des semi-conducteurs, elle a souffert des conséquences de la sécheresse à Taïwan en 2021.

L’État en retard

Il est donc urgent pour la France de mettre en place une véritable politique d’adaptation. Or elle est sans cesse retardée. «Lors du dernier rapport, nous avons fait part de notre inquiétude à propos des retards qui s’accumulent dans la publication de textes essentiels comme la nouvelle SNBC [Stratégie nationale bas carbone], la PPE [Programmation pluriannuelle de l’énergie] et le Pnacc-3 [troisième Plan national d’adaptation au changement climatique], rappelait Jean-François Soussana, le nouveau président du Haut conseil pour le climat. Il faut qu’ils soient disponibles, approuvés et qu’ils aient une valeur juridique. La nouvelle Tracc [Trajectoire de réchauffement de référence pour l’adaptation au changement climatique] est utile pour préciser le cadre d’évaluation des risques.»

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Carte climat France Carte climat France

Le gouvernement devait présenter fin octobre son troisième plan d’adaptation. «Depuis 2011, les deux premiers plans d’adaptation étaient inaboutis et dotés de moyens dérisoires. Quelques centaines de millions d’euros, alors qu’il faudrait des dizaines de milliards par an, dénonce Quentin Ghesquière, d’Oxfam. Ils ne prenaient pas en compte les personnes les plus vulnérables. L’État s’intéresse à l’adaptation quand c’est stratégique, comme pour le nucléaire. Le Pnacc-3 contient de nouveaux moyens. Le droit du travail est pris en compte, mais il a d’énormes carences. Car il n’est ni opposable ni coercitif. Notamment pour l’industrie qui a besoin d’un cadre contraignant pour s’adapter au changement climatique.»

Une préoccupation naissante

En France, seules 32% des entreprises de plus de 500 salariés auraient déjà lancé des projets en lien avec l’adaptation au changement climatique, selon le baromètre RSE 2023 de Wavestone et C3D. Le rapport de l’Institut de l’économie pour le climat (I4CE), remis en avril au ministère de la Transition écologique, évalue partiellement les coûts de l’adaptation. Elle nécessite de gros investissements, mais l’inaction pourrait coûter jusqu’à 20 milliards d’euros par an. Selon d’autres estimations, on est plus proche des 40 ou 50 milliards d’euros.

Heureusement, il existe des entreprises qui ont déjà un plan d’adaptation ou qui avancent sur le sujet. «Nos membres, gestionnaires d’infrastructures et gros industriels, ont anticipé», prévient Claire Tutenuit, la déléguée générale d’Entreprises pour l’environnement (EPE). Pour elle, la non-adaptation dans une chaîne d’approvisionnement comporte d’énormes risques. L'association prend l'exemple de Porsche et de son sous-traitant qui a subi des inondations. «Cela a coûté 5% de la valeur de la société. Les entreprises doivent prendre en compte dans leur business case [analyse de rentabilité] le fait que la non-adaptation coûte beaucoup plus cher que l’adaptation.»

Des entreprises prennent les devants

EPE met en avant les bons élèves comme Michelin, la SNCF, Vinci et Saint-Gobain qui «adaptent le travail de leurs salariés au climat, surtout ceux travaillant en extérieur». Les spécialistes de la gestion des réseaux d’eau favorisent, eux, la mise en œuvre de stratégies pour économiser une ressource limitée. Beaucoup d’industriels travaillent sur la REUT (réutilisation des eaux usées). «Nous avons sensibilisé le gouvernement sur le fait que le prélèvement en eau n’est pas le problème majeur. Ce qui est important c’est la consommation, affirme Thierry Troudet, le vice-président d’Ecolab France, groupe américain qui propose des solutions et des services en matière d’eau, d’hygiène et de prévention des infections. Pour un industriel, la problématique c’est la disponibilité à un instant T. Nous travaillons donc avec eux pour réduire la consommation et réutiliser l’eau au maximum, car le recyclage est très énergivore. Quand nous faisons des audits chez des clients, ce sont des millions de mètres cubes d’eau qui partent dans la nature. Dans l’industrie, les taux de fuite atteignent 40 %, surtout dans les vieilles usines.»

En amont, il y a une nécessité pour les entreprises à poser le bon diagnostic. La cartographie du réchauffement est assez bien documentée par Météo France pour un Hexagone à + 2,7°C en 2050 et + 4°C en 2100. Les plus exposées sont les entreprises qui vont subir l’érosion du trait de côte et qui sont situées en zone montagneuse. Si la plupart des industriels vont devoir investir pour protéger leurs sites, leurs approvisionnements et leurs employés, d’autres pourraient passer pour des «profiteurs de guerre de l’adaptation».

Jean-François Soussana, le président du Haut conseil pour le climat

«Certains secteurs industriels étudient les risques d’aléas climatiques depuis longtemps, par exemple le nucléaire et l’hydroélectricité. D’autres n’ont pas encore réalisé de stress tests pour les impacts d’aléas climatiques. Il faudrait inviter l’ensemble des zones industrielles à réfléchir à ce type d’impacts sur leurs infrastructures, mais aussi bien sûr aux risques pour les personnels, par exemple celui de la santé en période de canicule. [...] L’adaptation nécessite des études spécifiques en tenant compte de l’intégration territoriale et des évolutions à long terme. Plutôt que d’investir dans une digue autour d’une industrie, on peut penser à utiliser des solutions fondées sur la nature, créer des espaces tampon et les végétaliser, ce qui offre de la flexibilité. Il faut associer l’ensemble des échelons territoriaux et trouver une cohérence dans les mesures d’acclimatation et d’atténuation. [...] L’adaptation demande des moyens financiers supplémentaires et une priorisation visant les populations et les entreprises les plus exposées. Finalement, l’enjeu central est de protéger les générations actuelles et futures des impacts du changement climatique. Il faut viser la résilience, ce qui passe par l’adaptation et par la neutralité carbone pour éviter l’emballement du dérèglement climatique.»

 
 
Couv 3736

Vous lisez un article de L'Usine Nouvelle 3736 - Novembre 2024

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