L'Usine Nouvelle - EDF a révélé le 14 juin une augmentation de la concentration de gaz rares dans le circuit primaire du réacteur n°1 de la centrale nucléaire de Taishan en Chine. Quelle est la fréquence de cette anomalie ?
Valérie Faudon - Cela se produit de manière assez courante. C’est un problème d’exploitation et il faut faire la différence entre exploitation et sûreté. Dès qu’il y a un incident de sûreté ou une anomalie, l’exploitant doit faire une déclaration à l’autorité de sûreté. En France, les exploitants déclarent 1 000 incidents par an. Ce sont des choses extrêmement banales. C’est ce que nous appelons des signaux faibles. Ce qui est arrivé à Taishan n’est pas qualifié comme un incident de sûreté ou une anomalie de sûreté. L’échelle internationale des événements nucléaires (INES) va de zéro à sept. Ici, nous ne sommes même pas dans le zéro. [La très grande majorité des 1 000 incidents déclarés en France correspondent à des niveaux 0 ou 1. La filière décrit ces événements comme des "écarts" ou des "anomalies" et non comme des "incidents", ndlr]
D’où vient la concentration de gaz rares constatée par EDF ?
"Cinq crayons de combustible nucléaire défaillants sur 64000"
Dans un réacteur nucléaire, les pastilles d’uranium sont disposées dans des crayons de zirconium, le tout dans des assemblages de combustible. Dans un EPR, il y a 64 000 crayons. Ces crayons sont situés dans la cuve, qui est remplie avec de l’eau pressurisée. D’où le nom de réacteur à eau pressurisée. Cette eau circule dans le circuit primaire et elle est analysée périodiquement. Ils ont constaté dans sa composition chimique une augmentation des gaz rares (xénon, crypton…). Lors de la réaction de fission, la molécule d’uranium se coupe en petits morceaux. C’est cela qui libère de l’énergie. Dans ces petits morceaux, il y a des gaz rares. Normalement, ils restent enfermés dans la gaine du combustible et le combustible est déchargé. En France, on parle d’un arrêt de tranche pour maintenance et rechargement du combustible. Cela arrive tous les 12 à 18 mois. Les combustibles sont retirés, on les laisse refroidir dans une piscine et au bout d’un certain temps ils sont transportés à La Hague (Manche) chez Orano et on les laisse encore refroidir dans des piscines avant de les retraiter.
Dans ce cas précis, le fait qu’il y ait un peu de gaz rares qui soient passés dans l’eau veut dire qu’un certain nombre de crayons ne sont pas complètement étanches. Le ministère chinois de l'Écologie et de l'Environnement a parlé de cinq crayons sur 64 000. D’habitude, dès que le problème d’étanchéité est constaté, l’exploitant surveille d’autant plus l’eau. Les gaz rares y sont dissous, donc ils ne sont pas à l’état gazeux. L’eau est lavée périodiquement avec un petit circuit de filtrage et on vérifie que la concentration n’atteint pas ce qu’on appelle le "seuil de repli". Ce seuil est fixé entre l’exploitant et l’autorité de sûreté. C’est un niveau de concentration à partir duquel la tranche va être arrêtée. Si on regarde le rapport de l’inspecteur général d’EDF, il y a eu sept assemblages non étanches en France. [Ce nombre correspond à un taux de défaillance de 0,11 %, un résultat salué comme un "bon niveau" par l’inspecteur, ndlr] Pour l’instant, les autorités chinoises disent que les seuils ne sont pas atteints.
Quelle peut être l’origine des problèmes d’étanchéité sur les crayons de combustible ?
Il y a plusieurs causes possibles. Soit il y a un corps migrant dans le réacteur. Il y a des énormes pompes qui font circuler l’eau dans le circuit primaire, donc même un objet tout petit peut abîmer les gaines. Cela peut être un défaut du combustible lui-même [Les assemblages de combustible pour l’EPR de Taishan sont fabriqués par Framatome, filiale d’EDF, à Romans-sur-Isère (Drôme), ndlr] Les points d’attache des crayons peuvent aussi s’user avec les vibrations.
Cela pourrait donc être éventuellement un problème de production chez Framatome ?
Nous verrons quand l’expertise sera faite. Nous ne le saurons pas tant qu’ils n’auront pas ouvert le réacteur. On ne sait pas quand ils le
"Dans l’industrie nucléaire, il y a de la compétition mais il y a aussi beaucoup de coopération"
feront, s’ils vont attendre la fin du cycle ou s’ils l’ouvriront avant.
L’Autorité de sûreté nucléaire française (ASN) a indiqué le 16 juin qu’elle avait proposé à son homologue chinoise d’ouvrir "un dialogue technique sur les conditions d’exploitation actuelles" du réacteur. S’agit-il d’une procédure fréquente ?
Dans l’industrie nucléaire, il y a de la compétition mais il y a aussi beaucoup de coopération, parce que la sûreté concerne tout le monde. L’EPR de Taishan est devenu un sujet mondial en quelques heures. Les industriels du nucléaire savent bien qu’un incident quelque part dans le monde, c’est un incident partout, donc ils sont extrêmement attentifs. Il y a des inspections de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) et des inspections entre industriels par le biais de l’organisme World Association of Nuclear Operators. Ce n’est pas évident quand vous y réfléchissez : vous demandez aux autres exploitants de venir regarder votre installation et de vous donner des conseils.
CGN [le groupe chinois détenteur à 70% de la co-entreprise qui exploite la centrale de Taishan] est membre de la WANO, donc ils font l’objet d’expertises croisées d’autres exploitants dans le monde. Et bien sûr les autorités de sûreté dialoguent. L’ASN et l’autorité de sûreté chinoise échangent beaucoup puisque l’EPR est en construction en France et il a été en construction en Chine. Je pense que l’autorité de sûreté chinoise n’attend certainement pas que l’ASN lui donne des leçons. D’ailleurs l’ASN l’a dit : ce qui l’intéresse est l’avis de l’autorité de sûreté chinoise pour pouvoir en tirer des questions. En 2020, la Chine était le deuxième producteur mondial d’électricité d’origine nucléaire. Ils sont de loin les plus gros constructeurs de réacteurs et ils ont de très gros investissements en R&D pour avoir leur propre propriété intellectuelle. Ils ont investi sur tous les nouveaux concepts de réacteurs.
L’ASN souhaite observer dans quelle mesure le retour d’expérience à la centrale de Taishan peut être pris en compte pour l’instruction en cours de la demande de mise en service de l’EPR de Flamanville (Manche). Cela pourrait-il avoir un impact sur le chantier d’EDF ?
Je ne crois pas, parce que la construction et l’exploitation sont deux choses différentes. Ici, nous sommes dans une situation d’exploitation sur un réacteur qui a déjà connu un cycle complet puisqu’il a démarré fin 2018. En plus, c’est un sujet qui existe dans tous les designs de réacteurs à eau pressurisée.
"Si on veut réindustrialiser, il va y avoir des enjeux de production d’électricité."
Plusieurs observateurs ont souligné l’aspect géopolitique de l’affaire. Quels sont les impacts pour la collaboration franco-chinoise dans le nucléaire ?
J’espère qu’il n’y aura pas d’impact. La Chine a analysé qu’il s’agissait d’un secteur stratégique pour eux. Les États-Unis aussi. Il y a à la fois des enjeux de leadership et cette coopération très forte sur la sûreté, parce que tout le monde est interdépendant là-dessus. Il y a un enjeu de souveraineté assez fort lié au nucléaire. C’est une énergie conçue comme particulièrement sophistiquée, donc les pays sont assez fiers en général de maîtriser le nucléaire civil. Il y a un enjeu de fierté nationale fort côté chinois, avec l’objectif de devenir numéro un sur le nucléaire civil. Les États-Unis aussi revendiquent un leadership sur ce sujet. Il y a une petite compétition. Les deux pays vont avoir besoin du nucléaire pour atteindre leurs objectifs de neutralité carbone. Si on regarde la province du Guangdong [où se situe la centrale de Taishan, Ndlr], c’est très clair. C’est une province industrielle qui a multiplié par deux sa consommation d’électricité en douze ans. Nos usines sont parties là-bas. Si on veut réindustrialiser, il va y avoir des enjeux de production d’électricité.
Quelle place occupe la France dans cette compétition ?
Nous n’avons pas vocation à avoir le plus grand parc nucléaire mondial. Notre objectif est de décarboner notre économie et d’assurer notre souveraineté. La sécurité d’approvisionnement électrique redevient un enjeu. Il y a quand même eu en 2020 des coupures d’électricité en Californie (États-Unis) durant l’été. En période de canicule, ils n’arrivaient plus à fournir suffisamment d’électricité pour la climatisation, faute de capacités pilotables suffisantes. Il y a eu le même problème au Texas (États-Unis), cette fois lors d’une vague de froid.
En France, nous avons vraiment un sujet. Les bilans prévisionnels de RTE montrent que nous allons avoir besoin de beaucoup d’énergies renouvelables mais aussi de renouveler notre socle nucléaire. Si on se rend compte que les autres technologies ne sont pas disponibles, il faudra accélérer la construction du parc nucléaire. La question posée à la filière est : "Êtes-vous en mesure d’accélérer ?" Mais la filière n’a toujours pas la première commande ! [Le gouvernement français étudie un programme de construction six nouveaux EPR mais la décision a été renvoyée au prochain quinquennat qui débutera en 2022, ndlr] Dans la filière de la défense, notamment avec les sous-marins, les industriels ont une visibilité pour vingt ans. Donc ils peuvent s’organiser, maintenir les compétences et leur outil industriel, former des personnes… Une souveraineté industrielle ne se bâtit pas avec du "stop and go".



