Production nucléaire historiquement faible, réserve hydraulique en berne, prix du gaz fossile qui explose… Le scénario d’une pénurie d’électricité l’hiver prochain se précise et les autorités cherchent la parade. La solution miracle n’est pas dans les cartons, mais le gouvernement s’apprête à lancer en grande pompe médiatique début octobre un plan général de sobriété énergétique. Objectif : «économiser environ 10 % de ce qu’on consomme habituellement. C’est faisable par une série de gestes simples», voulait encore croire lundi 5 septembre Emmanuel Macron lors d’une conférence de presse dédiée à la situation énergétique en Europe. En prévision de la saison froide, le président de la République exhorte la population à «sauver l’énergie que nous pouvons sauver» de manière volontaire. Suffisant pour assurer l’équilibre du système électrique en cas d’hiver particulièrement rigoureux ? Pas tout à fait.
Des mesures «coercitives» pourraient être décidées le cas échéant par un gouvernement qui, parfaitement conscient du risque de black-out ou de «délestage tournant» qu’encourent les particuliers, a pris les devants dès l’été en concertation avec RTE. Le gestionnaire du réseau d’électricité a publié deux appels d’offres avec des règles assouplies pour stimuler la dynamique autour de deux dispositifs destinés à pallier le manque de puissance lors des pointes de consommation : l’effacement diffus (dit explicite) et l’effacement tarifaire (dit implicite). Le premier consiste à baisser temporairement la consommation d’un grand nombre de consommateurs raccordés sur les réseaux de distribution quand le second n’est en réalité pas un «effacement» au sens propre du terme, davantage une incitation tarifaire à l’attention des particuliers pour les inviter à être plus flexibles dans leur consommation.
«Maximiser le volume d’effacement activable»
Julien Teddé, directeur général du courtier Opera Énergie, résume la logique du gouvernement : «Il semble plus simple de forcer au décalage, ou au “lissage” de la consommation à certaines heures, plutôt que d’opter pour un rationnement global». RTE «accueille favorablement» l’ambition étatique de «maximiser le volume d’effacement activable», aujourd’hui estimé à 3,3 GW. C’est «une excellente réponse à la situation de prix très élevés que nous connaissons» et face «aux risques de manque de puissance disponible que nous anticipons pour l’hiver prochain.»
Premier pilier de la stratégie gouvernementale : l’effacement diffus de la consommation électrique chez les particuliers. La France est pionnière sur ce créneau, encadré par la loi depuis 2007. L’appel d’offres effacement 2023, qui s’est ouvert le 29 avril et s’est clôturé au 30 juin, vise à «assure[r] un soutien à la filière» en lui garantissant une rémunération fixe pour chaque mégawattheure effacé. Initialement destiné aux industriels et gros acteurs du secteur tertiaire, son champ d’application a été élargi aux particuliers. Jusqu’en 2021, «il y avait des appels d’offres sur un pas annuel. La grande nouveauté est de donner de la visibilité sur dix ans aux acteurs qui peuvent y répondre», s’enthousiasme Mathieu Bineau, PDG de Voltalis, principal agrégateur (ou opérateur) d’effacement français.
Fondée en 2006, l’entreprise domine ce marché «appelé à jouer un rôle structurant au cours des prochaines années» avec la montée en puissance de la flexibilité des consommations. Contre la promesse de réaliser 15% d’économies d’énergie, elle équipe gratuitement les foyers de petits boîtiers connectés au niveau du tableau électrique et aux radiateurs et chauffe-eau. Grâce à sa technologie, Voltalis peut visualiser en temps réel la consommation des plus de 150 000 logements (soit un million de radiateurs) qu’elle a reliés et peut décider d’écrêter automatiquement les pointes de consommation en cas de déséquilibre sur le réseau électrique national. Par son action, l’entreprise soulage le système en évitant le recours aux centrales thermiques fossiles (charbon, gaz et fioul) et est rémunérée en conséquence.
Vers un effacement diffus potentiel de 500 MW cet hiver
Le service qu’elle propose nécessite toutefois de lourds investissements : Voltalis a déjà déboursé 250 millions d'euros pour se déployer sur l'ensemble du territoire, et elle ne compte pas s’arrêter en si bon chemin. Grâce à l’appel d'offres qu’elle devrait (sauf surprise) remporter, l’entreprise anticipe un doublement de son nombre de foyers connectés d’ici à la fin de l’hiver prochain pour atteindre 300 000 logements, soit une capacité maximale d’effacement de 500 MW. À horizon 2030, la Programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE) anticipe un potentiel d’effacement diffus de l’ordre de 1,5 GW et fixe un objectif total de 6,5 GW de capacité d’effacement pour 2028.
Le second outil envisagé par le gouvernement pour éviter de plonger l’Hexagone dans l’obscurité, c’est l’incitation tarifaire. L’idée est simple : rémunérer les ménages pour qu’ils déportent leur consommation un peu à la manière des industriels, en se rabattant sur une solution alternative lors des pics de consommation. Cet effacement implicite est lui aussi activé en cas de déséquilibre du réseau, cette fois par le fournisseur d’électricité qui transmet un signal tarifaire à ses clients. EDF le propose déjà dans ses offres de tarif réglementé de vente (TRV) avec une option Pointe mobile (effacement jour de pointe et Tempo).
«Le risque principal de ce type d’offre est soit d’avoir froid quelques jours dans l’année (mais de payer son électricité moins cher), soit de devoir payer son électricité au prix fort, si on ne respecte pas les périodes tarifaires», décrypte Julien Teddé. Ce type de souscription n’est plus très populaire en raison «des effets conjugués de la désindustrialisation et des limitations règlementaires sur l’utilisation des groupes électrogènes dans les entreprises», estime l’Observatoire de l’industrie électrique, selon qui ces offres représentaient en 2017 un potentiel d’effacement d’environ 2,5 GW, contre 6 GW vingt ans plus tôt.
30 millions d’euros débloqués pour une offre d'effacement complémentaire
Le gouvernement est bien décidé à inverser la tendance. Au ministère de la Transition énergétique, l’objectif est «que l’ensemble des énergéticiens puissent proposer des offres avantageuses de ce type rapidement pour améliorer le pouvoir d’achat des Français et soulager le réseau électrique», comme l’avait souhaité début juillet Agnès Pannier-Runacher dans un courrier envoyé aux fournisseurs. Pour y parvenir, le gouvernement a débloqué quelque 30 millions d’euros pour lancer un appel d’offres expérimental d’effacement indissociable de la fourniture pour 2023 et 2024, dont il espère obtenir quelques centaines de mégawattheures d’effacement supplémentaires cet hiver en passant d’environ 600 000 clients actuellement à un million, voire plus.
EDF indique travailler sur plusieurs pistes pour offrir aux clients des solutions adaptées à leurs besoins. Selon Julien Teddé, «l’effacement via une offre tarifaire pourrait intéresser de nombreux ménages, surtout au vu de la crise actuelle. Pour cela, il faut que le dispositif soit simple et suffisamment rémunérateur». En clair : que le prix de fourniture soit suffisamment bas en dehors des heures de pointe pour que les clients y trouvent leur compte.



