[Entracte - Livres] Le médecin de Cape Town, ou la folle histoire d'un travestissement

Roman d'aventures, roman d'amour, Le médecin de Cape Town offre une plongée dans l'époque victorienne, du côté de l'Afrique du Sud. Pour accomplir son destin, une jeune femme se déguise en homme et devient médecin militaire. A ses côtés, on découvre une description minutieuse de la société du XIXe siècle, et notamment de la médecine, aussi bien qu'une interrogation sur le genre. Pour un premier roman, c'est ambitieux et très réussi. 

Réservé aux abonnés
Le médecin de Cape Town E.J. Levy
Le médecin de Cape Town E.J. Levy

«D'après une histoire vraie», la mention pourrait être apposée sur ce premier roman venu des Etats-Unis. A la mort de James Miranda Barry, un prestigieux médecin militaire britannique, on découvre que cet homme respecté de tous (ou presque) était... une femme. Shocking, comme on dit au pays de Charles III. D'autant que l'histoire se passe en 1865, sous le règne de la très austère Reine Victoria I. Imaginez le scandale : à l'époque, une femme n'avait pas le droit d'étudier à l'Université d'Edimbourg et d'exercer la médecine, encore moins d'être militaire. De ce personnage, on ne sait quasiment rien d'autre. C'est sur cette base qu'Ellen J. Levy tisse une trame romanesque aux multiples qualités. 

Et la jeune fille devient un étudiant en médecine 

La bonne idée de l'autrice est qu'elle écrit un roman "à la manière de" plutôt que de se lancer dans une narration trop contemporaine. Tout commence par une histoire que Dickens n'aurait pas reniée. Margaret Ann Buckley (le futur James Miranda... vous suivez ?) et sa mère venues d'Ecosse, après avoir été chassées par un mari tout puissant, se retrouvent dans le Londres du XVIIIe siècle. On est dans la bonne société aristocratique.

Venues trouver refuge chez un oncle, elles se retrouvent un peu par hasard chez un gentilhomme qui se prend d'affection pour la jeune fille. Cette dernière, fascinée par sa bibliothèque et notamment par un traité d'anatomie, trouve une protection. L'idée naît alors d'en faire un médecin en la travestissant. Elle étudiera la médecine auprès des plus grands, passera des examens et deviendra donc médecin militaire avant de partir exercer son art en Afrique du Sud, puis à l'Ile Maurice et en Jamaïque. C'est le début d'un formidable roman d'aventures à la fois intime et politique. L'héroïne devenue le héros traverse les mers, découvre un pays inconnu. Bientôt, le médecin se rapproche du gouverneur, un personnage terrassé par la mort de son épouse, survenue quelques mois avant l'arrivée du nouveau docteur...

Un impressionnant travail de documentation

Là où on admire vraiment l'art de la romancière, c'est dans le formidable travail de documentation sur l'époque et dans sa capacité à le restituer sans donner l'impression de lire des fiches. Les débats de philosophie politique donnent lieu à des dialogues qui sonnent justes. Et on suit avec autant d'intérêt ces disputes que les voyages du médecin et du gouverneur pour aller négocier la paix avec un souverain local. Ou encore les connaissances en matière de médecine à l'époque. Les débats qui surgissent quand le docteur veut interdire les activités mercantiles de quelques charlatans sont passionnants. De la liberté du commerce ou de la protection des populations, qui doit primer ? 

Evidemment la proximité entre le gouverneur et son jeune médecin à la virilité fragile va faire jaser dans le Cap des années 1830... Le récit prend alors des allures de roman d'amour contrarié. L'intrigue mènera à une sorte d'exil du médecin et à un mariage du gouverneur pour ramener tout le monde à la raison, du moins en apparence. 

Un héros porte-parole

Le défaut du livre vient du fait que l'autrice a voulu faire à tout prix de son personnage de femme travestie une héroïne forcément moderne. James Miranda dénonce les inégalités de genre et de sexualité, condamne l'esclavage ou le travail des enfants... On ne blâmera pas ces bonnes intentions, seulement elles font vraisemblablement perdre au personnage un peu d'ambiguité et de complexité, qui sont souvent le sel d'un roman. C'est dommage, car l'histoire de ce personnage trouve déjà des échos contemporains lorsqu'elle pose la question de la possibilité d'être heureux quand on vit caché et celle, très discutée, de l'identité. «Que sommes-nous, après tout : l'ensemble de nos accomplissements ? Notre nom ? La somme de nos actions ? Je suis la personne que j'ai créée, ce que j'ai fait, ni plus ni moins», écrira James Miranda Barry à l'heure de tirer un bilan de sa vie. Sur la question de l'identité de genre, on appréciera le travail très subtil de la traductrice (on aimerait pouvoir comparer avec le texte en VO) sur l'accord du participe passé pour marquer les hésitations de son héros héroïne.

«Il était de ces jeunes hommes qui servaient d'animal domestique aux femmes puissantes - prompts à alimenter les commérages de bon goût et à confirmer les préjugés qui passent pour des opinions chez les matrones qu'ils bichonnaient - et épousaient les filles de leur famille».

Le médecin de Cape Town, E.J. Levy,Traduit de l'anglais par Céline LeroyEditions de l'Olivier

Newsletter La Quotidienne
Nos journalistes sélectionnent pour vous les articles essentiels de votre secteur.
Les webinars
Les services L'Usine Nouvelle
Détectez vos opportunités d’affaires
Trouvez des produits et des fournisseurs