Elise Maldue est ce qu'on appelle désormais une transfuge de classe, une jeune fille issue d'une famille modeste qui accède à un niveau social réputé plus élevé. Pour elle, cela passera par une réussite au baccalauréat, une classe préparatoire où elle se retrouve sans trop savoir pourquoi, et une grande école de commerce. Arrivée au but ? Pas vraiment, si on en croit le très réussi roman d'Emilio Sciarrino, Crèvecoeur. C'est une fois la porte de la grande école franchie que les ennuis commencent pour la Maldue, qui n'en demandait pas tant à la vie.
Palimpseste littéraire
Loin du récit d'une ambitieuse qui arriverait de sa classe prépa d'Amiens à Paris en déclamant, telle une Rastignac moderne, « A nous deux Paris », Elise Maldue semble surtout emportée dans un courant et ne pas maîtriser grand chose. Elle subira dans la fameuse grande école un revenge porn. Pour éviter un scandale, l'école l'exfiltre à Londres.
Résolument ancré dans notre réalité, le roman traite alors du Covid-19 et du confinement qui frappa la jeunesse, obligée de suivre des cours "en visio", comme on disait alors, et interdite de rapports sociaux. Elise Maldue reviendra finalement en France et vivra de nouvelles péripéties qu'on taira pour ne pas gâcher le plaisir du lecteur.
Car c'est un récit d'apprentissage à la forme assez classique (récit à la troisième personne, longues phrases élégantes) que nous livre Emilio Sciarrino pour son deuxième roman (on avait déjà dit ici tout le bien qu'on pensait du premier). Classique mais surtout pas ennuyeux. On peut s'amuser à chercher les aïeules de cette Elise Maldue. Madame Bovary de Flaubert ? Cosette de Victor Hugo ? L'héroïne d'Une vie de Guy de Maupasant ? Un peu toutes ces femmes à la fois ?
Justesse du roman
Plutôt qu'un roman social engagé où les personnages et les situations servent le discours théorique de l'auteur, Crèvecoeur fait le pari de la littérature pour approcher au plus près la réalité sociale. Et c'est réussi ! Ici, l'auteur ne joue pas au moderne pour faire moderne, il ne ricane pas pour montrer qu'il n'est pas dupe. Emilio Sciarrino fait beaucoup mieux : il cherche à sonner juste comme on dirait en musique.
« Concentrée sur ses cours de finance toute la journée, et en soirée absorbée dans l'effort de réaliser le cappuccino parfait, de tracer une feuille, un coeur ou une étoile, elle était enfin une Sylvia accomplie. Elle aimait la clientèle hétéroclite et jeune, ces gens du monde entier auxquels elle prêtait des vies en apparence légère, mais peut-être aussi tristes que la sienne, grevées par les mêmes interrogations. Elle aimait surtout les appeler par leur prénom d'une voix haute et claire, serviable et douce, mais marquée par l'autorité du service bien fait. »
Crèvecoeur, Emilio Sciarrino, Editions Belfond



