Voilà un contre-exemple au discours affirmant que la littérature française contemporaine ne serait qu'histoires sentimentales déconnectées du temps présent et exercices de style stériles, loin de la vraie vie des vrais gens. Avec "Client mystère", son premier roman, Mathieu Lauverjat prouve qu'il n'en est rien et qu'il existe toute une jeune génération d'écrivains prêts à relever le défi de décrire le monde tel qu'il est.
De la télé à la littérature
Ainsi en est-il de ce narrateur, livreur à vélos de plats cuisinés à Lille. Un accident de la circulation l'éloigne de ce travail alimentaire sans qu'il ait de grandes perspectives de reconversion. Tout changera quand il regardera un reportage de l'émission Capital - fabuleuse mise en abyme littéraire de la télévision - consacré aux clients mystères. Sa vocation est dès lors décidée : il sera une de ces personnes payées pour consommer un produit ou un service et rédiger un compte rendu pour vérifier la qualité, la propreté du lieu et bien sûr le respect du processus, devenu une sorte de divinité à laquelle il faut à tout prix obéir.
Il commence au bas de l'échelle par des missions basiques et prend goût à cette mission d'enquêteur/rapporteur. Très vite repéré, il monte en grade dans les rouages d'une mystérieuse entreprise et accède à des missions plus prestigieuses : transport ferroviaire et nuit d'hôtel, une découverte pour ce garçon venu d'une famille populaire, où les vacances n'étaient pas synonyme de grands voyages. «Culture familiale : fumer dur, bosser sans filtre, ne rien déclarer sauf de fausses notes de frais et partir vers le caveau pied au plancher».
Une envie de bien faire sans limite ou presque
Dans ces nouvelles missions, le narrateur fait encore sensation par son professionnalisme et surtout son envie de bien faire qui semble n'avoir aucune limite ... jusqu'au jour où il découvre que les rapports qu'il envoie par SMS le soir venu peuvent avoir des impacts dans la vie d'autre gens. Commence alors une descente aux enfers dont l'acmé se situera dans l'inspection d'un centre de loisirs balnéaire situé dans l'Aisne. Avouons le ici, cette deuxième partie avec absorption de tranquillisants et autres anti dépresseurs n'est pas ce que nous avons préféré dans ce premier roman qui, malgré cela, reste passionnant.
A travers le récit singulier de ce personnage, c'est finalement nos modes de consommation qu'interroge l'auteur sans jamais donner l'impression d'asséner une quelconque leçon. Romancier il est, romancier il reste. Il n'empêche que ce récit souligne la facilité avec laquelle tout un chacun note de plus en plus de prestations sans plus trop y penser, oubliant même les éventuelles conséquences humaines. Le pouce est levé ou baissé comme dans un cirque romain. Au moins, le spectacle antique (pour ce qu'on en sait) mettait le votant face au spectacle de son choix.
Charabia managérial
Au-delà de cette réflexion traitée par quelques sociologues et chercheurs en sciences sociales, la qualité de ce premier roman vient du style de l'auteur, à la fois classique (dans sa grammaire) et moderne (par son vocabulaire ou ses références), s'amusant notamment du charabia managérial, comme ce "pipipi" désignant le "progress plan problems".
Il y a surtout une énergie propre à ce roman mené à un rythme nerveux et soutenu. Les chapitres relativement courts s'enchainent, le personnage n'a pas le temps de se poser pour vraiment réfléchir à ce qu'il fait. On est loin du roman psychologique, y compris pour la love story qui lie le narrateur à une cycliste reconvertie en entrepreneuse conquérante qui veut ouvrir un restaurant spécialisé dans le poulpe. Mathieu Lauverjat prouve aussi qu'il est un écrivain par l'usage d'images originales et percutantes comme par exemple lorsqu'il décrit le visage du narrateur après la chute en vélo : «un front de mer se prolongeait en estuaire tuméfié jusqu'au maxillaire. Il y avait une mélasse mauve et bleu dans ces fiords en sang séché. J'avais déjà pris des tôles mais là j'avais la gueule en tempête atlantique».
Client mystère, Mathieu Lauverjat, Scribes Ed. Galliamard



