Nathan est à bout. Chauffeur de VTC, ce trentenaire parisien doit pourtant faire face pour assurer l'éducation de son frère et de sa soeur, Etienne et Zoë, depuis la mort de leur mère. Tout craque et finit dans un accident. Son ultime cliente, Anne, va alors lui proposer un drôle de pacte. En effet, celle-ci était montée dans la voiture de Nathan pour rejoindre son pays natal, l'Alaska, qu'elle a quitté il y a plusieurs dizaines d'années. Elle propose à la fratrie de l'accompagner pour se déconnecter de la modernité stressante et découvrir une autre façon de vivre. Nathan n'hésite pas longtemps, tout le monde embarque pour un changement de vie complet.
Un conte philosophique
Commence alors un lent apprentissage pour le trio, mais aussi pour Anne qui redécouvre le pays qu'elle a abandonné pour l'amour d'un Européen passé par là. Entre-temps, le rythme des saisons, les périodes de passage des animaux ont changé et il ne lui reste finalement que sa culture pour comprendre ce monde. Les pizzlys, issus du nécessaire rapprochement entre un grizzly et un ours blanc en raison du dérèglement des conditions climatiques, témoignent de ce bouleversement. Cependant, la narration ne fait pas l'économie de l'humour, notamment quand on assiste aux débuts de la fratrie française en Alaska.
A mesure que le récit progresse, la dimension philosophique prend en ampleur. Outre la petite histoire de francilien fatigué du boulot-dodo qui cherche le dépaysement, le récit raconte aussi la rencontre de deux cultures. Il faut tout le talent de Jérémie Moreau pour réussir à quasiment tout "dire" en deux dessins. "Je me disais juste on est là toi et moi à côté... mais il suffit de dessiner pour voir qu'un monde nous sépare", commente un des protagonistes. Et puis il y a l'étrange personnage de Nathan, incapable de se reconnecter au monde sensible qui l'entoure. Il marche, souhaitant à tout prix retrouver un contact avec la nature. En vain, jusqu'à une étonnante Renaissance dont on ne dira rien.
Inspirations psychédéliques
Loin de la fable militante, l'auteur propose une réflexion sur deux rapports au monde, deux façons de considérer la place de l'Homme au sein de son environnement, deux manières d'appréhender son rapport à la Terre. Pour cela, le dessin de Jérémie Moreau varie au fil des pages. Si le tracé des personnages et des décors est faussement simple (une quasi ligne claire), le travail de colorisation est remarquable et d'une emballante complexité. Les décors de la nature en Alaska sont grandioses, risquant des violets, des roses ou des oranges assez tendres. Le récit est rythmé par des doubles pages de dessin d'une beauté à couper le souffle, n'hésitant pas à aller vers un certain psychédélisme. Si le lecteur est prêt à laisser de côté sa rationalité, cette BD lui offrira une passionnante rencontre avec un univers peut-être pas si parallèle.



