C’est une fable que nous conte Fabien Vinçon et non un récit historique. Mais la fiction n’est pas l’ennemie de la vérité dans ce roman qui restitue efficacement l’atmosphère glaçante de l’Union soviétique à la mitan du XXe siècle et les délires prométhéens de son maréchal-dictateur.
En 1949, Staline, déjà affaibli physiquement et d’autant plus paranoïaque, est saisi d’une fièvre étrange. Face à l’impuissance de ses médecins et avec le concours de quelques scientifiques tremblants d’être envoyés au goulag, il se convainc que son mal provient d’un vent qui se forme sur la mer d’Aral, au cœur des grandes steppes d’Asie centrale. Dès lors, le châtiment est aussi fou que le crime : il faut assécher cette mer. Le jeune ingénieur Léonid Borisov est chargé de mettre en œuvre tout le génie productiviste du pays pour y parvenir : détourner le cours des fleuves, ériger des barrages, assécher le delta.
Broyer les hommes et asservir la nature
Broyer les hommes ne suffit plus au dictateur et à sa garde rapprochée, il lui faut asservir la nature. Et au passage détruire l’environnement naturel des peuplades de pêcheurs ouzbeks, considérés avec mépris par l’élite moscovite. Le roman nous fait vivre les aventures et le parcours intérieur de cet ingénieur au cœur cadenassé par une histoire personnelle tragique. Le jeune homme croit que cette mission lui permettra de devenir un héros de la patrie dans une éclatante victoire du marxisme sur une mer « réactionnaire ». Mais tout ne se passe pas comme prévu. Au fur et à mesure que la mer se vide, le roman se remplit de rencontres improbables, d’amours interdites, d’expériences chamaniques, de rébellions nationalistes.
Histoire intime
Le roman évoque des projets qui ont bel et bien existé historiquement comme « le grand plan de transformation de la nature » lancé par Staline en 1948 pour fertiliser les régions désertiques du sud de l’URSS ou le percement du canal de la mer blanche, mais l’ordre de vider la mer d’Aral n’a jamais été donné. Si ce grand lac salé de 68 000 m2 à cheval sur le Kazakhstan et l’Ouzbékistan a perdu aujourd’hui 75 % de sa surface, c’est essentiellement à cause de la monoculture intensive du coton. La réalité exacte des faits n’est de toute façon pas l’enjeu principal car l’auteur trace ici avant tout un roman de l’intime. Où chaque personnage met en jeu la fidélité à son groupe et sa place dans la société, les élans de son cœur et les tiraillements de son devoir, l’épreuve du courage et l’inconfort de l’obéissance. « Staline a bu la mer », le deuxième roman de Fabien Vinçon, nous entraîne dans un voyage historique, idéologique et poétique qui interroge subtilement les propres tentations démiurgiques de nos écocides contemporains.
« Staline a bu la mer », aux éditions Anne Carrière - 261 pages - 19 €



