Et si les Russes continuaient de nous envoyer leur gaz insidieusement ? L’idée essaime ces derniers mois. Dans le sillage de discours d’industriels, des coupures de presse se font l’écho d’une dépendance accrue du marché européen aux engrais russes, en particulier azotés. Ces derniers, obtenus à partir d’ammoniac, lui-même obtenu à partir du gaz, ont tout du débouché idoine au gaz russe désormais quasi interdit d’accès au Vieux-Continent.
Un recul global des importations en Europe
Le pays des tzars continuerait d’ailleurs d’augmenter ses capacités manufacturières. L’agence de presse moscovite Interfax indiquait fin 2023 la volonté des producteurs locaux de faire grimper la production locale d’engrais (pas seulement azotés) de 10% en 2024, pour atteindre les 64 millions de tonnes (Mt) tout en dopant leurs capacités à l’export. Le géant norvégien des engrais Yara note, dans une présentation financière datée de juillet, un accroissement des capacités mondiales de production d’urée, l’engrais azoté le plus utilisé dans le monde – la Russie ayant (après l’Inde) un rôle important dans cette course aux volumes.
En Europe, les chiffres témoignent toutefois d’une réalité un brin différente, alors que le continent est traditionnellement dépendant aux importations pour son approvisionnement en engrais (que ce soit en important du gaz, de l'ammoniac ou directement des engrais). Globalement – et même si un regain a été observé en 2024 et suppose la vigilance pour les prochains mois – les importations d’engrais russes sont en recul en Union européenne depuis le début du conflit, en volume, en valeur, mais aussi en proportion, le marché ayant globalement chuté dans le sillage des prix records des engrais.
La France la tête à l'envers
Toute l’Europe a-t-elle baissé sa dépendance aux engrais russes ? Non, un petit village résiste toujours et encore… A rebours de ce qui est observé sur le Vieux-Continent, l’Hexagone a augmenté sa dépendance aux livraisons russes, avec une progression marquée des livraisons d’urée. Cet engrais, qui dispose d’une forte teneur en azote, est traditionnellement moins prisé des agriculteurs européens qui lui préfèrent les ammonitrates, moins volatils et donc mieux absorbés par les plantes.

- 1102.98+6.11
Mars 2026
Huile de palme - Malaisie$ USD/tonne
- 472.5+2.86
Mars 2026
Graines de soja - Etats-Unis$ USD/tonne
- 658.25+5.07
Mars 2026
Phosphate diammonique (DAP)$ USD/tonne
Auditionnée au début de l’été par la commission d’enquête sur les raisons de la perte de la souveraineté alimentaire en France, Delphine Guey, directrice des affaires publiques de l'Unifa, le lobby national des industriels des engrais, indiquait que la Russie assurait désormais un septième des besoins d’urée de la ferme France. Les douanes françaises indiquent à L'Usine Nouvelle que les importations d'engrais russes en France sont passées 0,44 Mt en 2021 à 0,77 Mt en 2023. Au premier semestre 2024, 0,36 Mt ont déjà passé les frontières hexagonales.
«La France dispose d’une façade maritime importante qui lui donne des facilités logistiques pour l’import d’engrais», note Renaud Bernardi, directeur des ventes pour l'Europe de l'Ouest chez Lat Nitrogen. «Les Russes essaient de placer un maximum de leurs engrais et il se trouve que la France est un grand marché, confie, sous couvert d’anonymat, un analyste anglo-saxon spécialiste de ces questions. Ils ont besoin de récupérer le plus de dollars possibles pour financer l'effort de guerre.»
L'urée, plus attractive que les ammonitrates
Alors que les prix des engrais ont connu une envolée importante, les agriculteurs se sont rabattus vers l’urée. «Les Russes proposent sur le marché des engrais quelques pourcents moins chers que ceux produits par les industriels européens», indique Lukasz Pasterski, le directeur de la communication de Fertilizers Europe, l’équivalent européen de l’Unifa. L’association souligne le risque de «dépendance accrue aux engrais russes» et souligne la part croissance que prend la Russie dans les livraisons d’urée.
Fertilizers Europe milite pour l’instauration de taxes douanières supplémentaires sur les engrais russes. «L’Europe a assez de capacités pour produire les engrais azotés nécessaires à son marché avec un impact contenu sur les prix», avance Lukasz Pasterski alors que «15 à 20%» des sites de production européens d’engrais azotés ou d’ammoniac seraient à l’arrêt, d’après le syndicat.
Dépendante au gaz, l’industrie doit faire avec une matière première qui, si elle est revenue des sommets observés pendant la crise énergétique, a atterri à des niveaux environ deux fois plus élevés qu’avant la crise, autour de 35 - 40€ du MWh. Le gaz représente environ 80% du coût d’un engrais azoté.
Compétitivité dégradée de l'industrie européenne
Les écarts de prix avec les concurrents semblent s’être accrus alors que des barrières douanières protègent déjà les producteurs européens. «Les Russes ont des coûts de production imbattables, nous sommes très exposés», résume Renaud Bernadi. Les autres concurrents sont à l'affût : dans une présentation datée de mi-septembre, l’américain CF Industries soulignait «l’opportunité pour les marges» liée à la compétitivité dégradée des producteurs européens.
L'argument vaut aussi pour les entreprises russes qui, si elles écoulent moins de volumes sur la place européenne, bénéficient de cours encore élevés, de quoi doper leurs marges. Ce n’est pas un hasard si la fortune des magnats russes des engrais a cru de manière exponentielle depuis l’invasion de l’Ukraine, notamment celle d’Andrei Melnichenko, le fondateur d’Eurochem, devenu l’homme le plus riche du pays.
CF Industries Source : CF Industries
Reste que d’éventuelles restrictions au commerce des engrais apparaissent pour l’heure difficile à mettre en œuvre. «Toute taxe sur les engrais est répercutée dans le prix de revient des agriculteurs», rappelle Yohan Merieau, le directeur général de Fertiline, la division engrais du géant français des céréales In Vivo. Or, la situation des agriculteurs, quelques mois après la mobilisation de ces derniers, est mauvaise : le coût des intrants demeure à des niveaux élevés alors que le prix des céréales s’est effondré et que la récolte de blé a été catastrophique en France.
Des surtaxes sur les engrais russes synonyme d'inflation
Une restriction aux échanges d’engrais russes, et les effets inflationnistes qui s’ensuivraient, pourrait bien mettre le feu aux poudres. «Heureusement que nous avons pu trouver des approvisionnements en engrais hors Europe en 2022 lors de la crise énergétique», souligne Yohan Merieau, indiquant que l’envolée sur les prix aurait pu être bien plus élevée. Un sentiment partagé par notre analyste anglo-saxon, qui estime qu’une pareille entrave provoquerait nécessairement un choc inflationniste, même transitoire : «La situation serait incroyablement inflationniste, je suis sceptique quant à l’aptitude des politiques européens d’arriver à une telle mesure.» Un suiveur du dossier dans les arcanes européennes indique qu'il n'y aura pas, «à court terme», de restriction sur les engrais russes.
L'inflation serait en tout état de cause bienvenue pour des producteurs d'engrais qui, après avoir enregistré des bénéfices records pendant la crise énergétique, tirent la langue. Le champion norvégien Yara a par exemple vu son chiffre d'affaires fondre de plus de 24 milliards d'euros en 2022 à 15,6 milliards en 2023, pendant que son Ebitda passait de près de 5 milliards d'euros à 1,7. 2024 ne devrait pas être mieux.
Yohan Merieau, qui indique qu'In Vivo a réduit fortement son exposition aux engrais russes, propose une solution pour que le marché puisse se passer plus largement de ces derniers : «Diluons les Russes ! Aujourd’hui que les produits viennent de Russie, du Nigeria ou des Etats-Unis, ils sont soumis aux mêmes taxes. La Commission européenne pourrait suspendre les taxes pour les origines non-russes.» Une proposition qui devrait faire hurler les industriels européens. «Par exemple, si vous ouvrez le marché aux producteurs du Moyen-Orient vous risquez aussi de déséquilibrer le marché européen en raison des grands volumes d’engrais qui entreront, souligne notre analyste britannique. L’effet pourrait être le même pour les producteurs locaux d’engrais.» L’industrie européenne a tout l’air d’être dans une impasse.
Une impasse en attendant les engrais verts
Son salut ? Les engrais verts, produits à partir d’hydrogène décarboné, mais qui coûtent aujourd’hui bien plus chers que les engrais obtenus à partir de gaz naturel. «Nous entrons dans une période de transition. Nous allons avoir dix années difficiles à gérer», pointait Delphine Guey, lors de son audition à l’Assemblée nationale. Fertilizers Europe souligne déjà que les engrais fournis par ses membres sont moins carbonés que ceux achetés au grand export, a fortiori dans le cas d’importations d’urée.
Le salut viendra dans l’aptitude à valoriser ces engrais verts. Des initiatives existent : Yara et PepsiCo ont déjà trouvé un terrain d’entente qui vise la fourniture de 25% des besoins de l’industriel de l’agroindustriel en Europe en 2030 via des engrais «décarbonés».



