Les chiffres de l’Union des industries de la fertilisation (Unifa) sont sans équivoque. La production française d’engrais azotés minéraux assure seulement 34% des besoins annuels du pays. La souveraineté n’est pas pour demain. Indispensable à la croissance des cultures, l’azote est la pierre angulaire de la productivité agricole.
À l’exception des légumineuses, les plantes sont incapables de fixer cet élément dans l’air et doivent le puiser dans les sols. Depuis 1950, les engrais azotés de synthèse ont décuplé les rendements des grandes cultures, comme les céréales. La dépendance française découle en partie de leur procédé de production. Schématiquement, la combinaison d’azote de l’air et d’hydrogène permet d’obtenir de l’ammoniac qui, via l’oxydation et l’ajout d’acide sulfurique, aboutit aux grandes catégories d’engrais azotés : urée, ammonitrates et solutions azotées.
Une industrie exposée aux hausses de prix
Le principal problème concerne l’hydrogène, obtenu à partir de gaz naturel, qui «représente 80, voire 90 %, du coût de production de l’ammoniac», souligne Delphine Guey, la présidente de l’Unifa. Or la France est totalement dépendante en gaz. Pour ses besoins en engrais azotés (environ 5 millions de tonnes par an), elle doit en importer 24% de l’Union européenne et 42% de grands pays gaziers : Russie, États-Unis, Égypte, Algérie ou encore Trinité-et-Tobago.
L’industrie française des engrais azotés reste donc très exposée aux variations de prix, que ce soit pour les imports d’engrais ou de gaz. Leur envolée récente, avec la guerre en Ukraine, a pesé sur les coûts d’exploitation, entraînant aussi une flambée des factures pour les consommateurs d’engrais. Le rapport du gouvernement sur l’évaluation de la souveraineté agricole et alimentaire de la France, paru en mars, relevait la «très forte dépendance aux importations d’azote minéral (engrais)». Il soulignait que le prix des intrants, azote et énergie en particulier, «que nous importons massivement», est «en hausse constante» et «de plus en plus volatil au gré des crises climatiques et géopolitiques». Avant la dissolution, le gouvernement planchait sur un plan de souveraineté azote, qui devait être publié cet automne.

- 58.7+6.53
Février 2026
Cours des matières premières importées - Pétrole brut Brent (Londres) en euros€/baril
- 69.4+7.26
Février 2026
Cours des matières premières importées - Pétrole brut Brent (Londres) en dollars$ USD/baril
- 658.25+5.07
Mars 2026
Phosphate diammonique (DAP)$ USD/tonne
Une usine d'engrais décarbonés en 2030
Trois grandes pistes – industrielle, réglementaire et agricole – se dessinent pour changer la donne. En mai, le nouvel acteur européen FertigHy a annoncé son intention d’implanter dans la Somme sa première usine d’engrais azotés verts, produits à partir d’hydrogène décarboné. Un investissement de 1,3 milliard d’euros pour une capacité de 500 000 tonnes par an dès 2030. En plus de compter sur «le soutien gouvernemental et les subventions», Jose Antonio de las Heras Alonso, son PDG, table sur «les futures réglementations européennes plus strictes en matière d’émissions de CO2» pour que le «coût de structure des engrais change de manière significative». Une condition sine qua non pour la compétitivité de la future usine FertigHy. À l’Unifa, on pense aussi aux engrais azotés verts. Méthanisation et recours à l’hydrogène bas carbone sont à l’étude. Ces deux filières encore embryonnaires permettraient de réduire les importations de gaz, mais généreraient une hausse de prix.
«La notion de souveraineté ne doit pas se limiter à l’amont, avec un accès aux matières premières et des investissements de production plus vertueux. Elle doit aussi prendre en compte la possibilité, pour l’aval, de valoriser ces productions et d’obtenir une rentabilité économique», prévient Renaud Bernadi. Le président de la section Producteurs industriels d’azote de l’Unifa précise que «l’industrie agroalimentaire réfléchit à valoriser auprès des consommateurs cette démarche bas carbone en intégrant ces coûts». Avant de s’engager dans cette voie, les industriels qui produisent en France des engrais azotés, en l’occurrence le norvégien Yara et le tchèque Agrofert via sa filiale LAT-Nitrogen, misent à plus courte échéance sur la capture et le stockage de carbone. Cet axe de décarbonation ne réduira pas la dépendance aux imports de gaz et d’engrais, mais pourrait améliorer la compétitivité grâce à un coup de pouce réglementaire.
Alors que certains «pays producteurs comme la Russie mènent une guerre économique» et que les États-Unis s’appuient sur les subventions de l’Inflation reduction act «pour la construction de nouveaux sites d’ammoniac renouvelable», les producteurs d’engrais en France comptent «sur le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières ou tout ce qui, en termes de cadre réglementaire, peut permettre le développement du marché des engrais décarbonés», souligne Delphine Guey.
La troisième voie pour renforcer la souveraineté vise à réduire le recours aux engrais azotés chimiques. Par le passé, ils ont été utilisés dans de telles proportions, que les apports en azote ont dépassé les besoins. Or les excès non absorbés par les plantes génèrent des pollutions, comme les nitrates dans l’eau. Depuis les années 1980, le rapport Hénin a permis en France de raisonner cette utilisation.
Limiter les fuites d’azote
Jean-Pierre Cohan, le directeur R&D de l’institut technique agricole Arvalis, met en avant les «progrès spectaculaires» qui ont été réalisés dans les pratiques agricoles pour limiter les fuites d’azote et maximiser l’efficacité de l’épandage. «Des outils ont été déployés dans les champs afin d’ajuster les doses d’engrais», indique-t-il. Arvalis et Airbus ont développé le système Farmstar pour «surveiller l’état de nutrition azoté des cultures» grâce à l’exploitation d’images satellites. De nouvelles formulations d’engrais ont été conçues pour limiter les fuites dans l’environnement ou améliorer l’absorption d’azote, poursuit-il. «Cinquante ans d’amélioration des techniques de sélection variétale ont également permis obtenir des plantes ayant moins besoin d’azote pour produire autant.» Par ailleurs, il existe d’autres sources d’azote, comme les effluents d’élevage, rappelle Jean-Pierre Cohan, qui préconise une meilleure rotation des cultures.
De son côté, Souhil Harchaoui, chargé de recherche à l’Inrae, insiste sur l’importance «d’améliorer la circularité des flux d’azote dans l’ensemble du système agri-alimentaire, de la production à la consommation», afin d’éviter les pertes à tous les niveaux. Il décrit quatre voies possibles : davantage de légumineuses dans les rotations de cultures, un recouplage «des productions animales et végétales pour améliorer le recyclage des effluents d’élevage en tant que source de fertilisation vers les cultures», la réduction de la consommation de viande dans l’alimentation – et donc du cheptel –, ou encore la «réutilisation de l’azote présent dans les urines humaines sur les terres agricoles». Autant de pistes qui pourraient réduire les besoins en engrais azotés, et ainsi améliorer la souveraineté en diminuant le recours aux importations.



