L'Usine Nouvelle.- Quelles sont les conséquences de la crise du Covid-19 pour Engie ?
Jean-Pierre Clamadieu.- Sur les infrastructures gazières, la structure de l’activité et des tarifs fait que la crise sanitaire aura peu d’effet. Pour les activités de production d’électricité, réduites en France, mais très importantes pour le groupe, la chute des prix est, pour l’essentiel, compensée par le niveau important des couvertures. Sur l’ensemble de l’année, nous sommes donc largement protégés, même s’il peut y avoir quelques effets de volume ici ou là. En revanche, nous enregistrons une chute brutale de l’activité dans nos métiers de services. Engie disposait de 16 milliards d’euros de liquidités à la fin février et nous continuons à pouvoir accéder aux marchés de financement. Nous avons d’ailleurs renforcé notre flexibilité en renonçant à payer notre dividende 2019. Le groupe est capable de faire face à la crise !
Comment envisagez-vous la sortie de crise ?
Les modalités de sortie de la crise sanitaire sont encore une grande inconnue. On ne sortira que progressivement du confinement. Il faudra ajuster nos modes de travail et probablement fournir des équipements de protection à tous nos salariés. On y réfléchit et on s’y prépare. Pour l’après-crise, nous avons le sentiment que les pouvoirs publics vont mettre en place, dans différents pays, des plans d’investissement public majeurs. Nous rappellerons bien sûr l’importance de la transition énergétique, qui est la prochaine urgence planétaire, momentanément éclipsée par la pandémie. Nous commençons à nous organiser pour élaborer quelques propositions dans ce sens.

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Après le charbon, le gaz est dans le viseur des écologistes. Comment faites-vous face ?
Il y a deux ans, je suis arrivé à la présidence d’Engie avec la vision d’un industriel grand utilisateur d’énergie et la conviction que le gaz était un élément important, voire essentiel, de la transition énergétique mondiale. Il peut se substituer au charbon sans changement majeur dans l’organisation des systèmes de production et de distribution d’énergie, et avec peu ou pas de soutien public. Pour de grands pays comme les États-Unis, la Chine, l’Inde, mais aussi l’Allemagne, le gaz est le « driver » essentiel de réduction des émissions de CO2. C’est un très bon complément des énergies renouvelables. Et on peut le verdir ! Or j’ai constaté que pour beaucoup en Europe, et en particulier en France, le gaz était presque aussi mal vu que le charbon. Il faut combattre cette idée. En tant qu’acteur majeur du gaz en France et en Europe, Engie a un rôle à jouer.
En France, avez-vous perdu la bataille contre l’électricité ?
Je ne pense pas qu’elle soit perdue. Le choix historique de recourir très largement à l’énergie nucléaire a suscité un tropisme pro-électricité très fort en France. Mais l’électricité ne peut pas tout. Le jour le plus froid de l’hiver, en France, il sort plus d’énergie des stockages de gaz d’Engie qu’il n’en sort de l’ensemble du parc nucléaire français. Or, certains choix à court terme qui pourraient être faits, par exemple dans la réglementation du logement neuf, nous enfermeraient dans le tout-électrique. Cela réduirait nos capacités d’adaptation à des évolutions technologiques et de marché à un horizon de dix, vingt ou trente ans.
En quoi Engie est-il encore un grand groupe gazier, alors que le gaz concerne moins de 12 % de son effectif ?
Les métiers de services emploient des dizaines de milliers de personnes alors que ceux du gaz sont plutôt intensifs en capitaux. Mais le groupe garde un ADN gazier très fort dû à son histoire, au fait que le gaz représente un peu plus de la moitié des profits du groupe et qu’Engie reste un acteur européen majeur dans l’achat et la vente de gaz. Il nous faut maintenant accentuer nos efforts dans le verdissement du gaz, accélérer le développement du biogaz dans un premier temps et, dans un second temps, de l’hydrogène. C’est un vecteur de transport et de stockage d’énergie qui a un grand d’intérêt, même s’il reste encore un certain nombre de challenges économiques à relever pour rendre le recours à l’hydrogène plus compétitif.
Croyez-vous vraiment en un avenir à 100 % gaz vert d’ici à 2050 ?
C’est une vision « aspirationnelle » qui peut servir de boussole. Il est difficile de prédire la place du gaz fossile par rapport à celle du biogaz à un horizon de trente ans. Mais, à l’évidence, le biogaz doit monter en puissance. C’est un défi qu’Engie est prêt à relever. Nous allons investir dans des projets de production en France. Nous allons faire preuve d’ambition en matière de réduction des coûts, continuer à travailler, dans nos laboratoires, sur l’efficacité des réactions biochimiques et sur l’optimisation du coût des installations. Et puis, nous avons ouvert un grand champ de réflexion avec la profession agricole pour comprendre comment le biogaz peut contribuer à réinventer l’occupation des sols sur notre territoire.
L’approche d’Engie dans l’hydrogène n’est-elle pas trop timide ?
Nous avons la chance en France d’avoir quelques acteurs qui ont la capacité à devenir des acteurs mondiaux dans le domaine de l’hydrogène. C’est le cas d’Engie, d’Air liquide et de Total, par exemple. Il faut que nous favorisions les collaborations. Nos positions sont souvent complémentaires sur les chaînes d’approvisionnement. Et, effectivement, il faut élever le niveau de nos ambitions. Le temps du démonstrateur me paraît derrière nous. Il faut passer à des approches beaucoup plus comparables à l’échelle industrielle. C’est là que nous avons besoin, les uns et les autres, de faire des efforts, de collaborer et d’une politique de soutien public plus forte que celle d’aujourd’hui. L’étape suivante sera de passer à l’échelle internationale. On commence à voir se développer des écosystèmes construits autour de l’hydrogène, notamment au Japon et en Australie. Il faut que l’Europe réfléchisse à la construction d’un vrai réseau de production et de transport d’hydrogène qui rende cette énergie facilement disponible, aussi bien pour les besoins du transport que pour les activités industrielles. Nous y travaillons. Mais il faut certainement augmenter nos ambitions. Le green deal européen est peut-être le bon cadre pour cela !
La vente à Total de l’amont gaz naturel liquéfié (GNL), très critiquée en interne, était-elle une erreur ?
Pourquoi perdre du temps à se demander si une opération réalisée il y a deux ou trois ans était bonne ou mauvaise ? Elle a été faite, avec une logique économique claire. On n’élabore pas une stratégie en s’interrogeant à l’infini sur des décisions passées… Il faut regarder devant nous. Et devant nous, je suis convaincu que le gaz a un rôle à jouer en France, en Europe et dans d’autres pays, comme le Brésil, où nous avons fait l’acquisition en 2019 d’une importante infrastructure de gaz. Et puis investir dans les technologies d’avenir. C’est cela, le sujet du jour !
Engie a-t-il un plan de neutralité carbone ?
Le groupe vise un objectif de neutralité carbone en 2050. Pour beaucoup d’acteurs, cette neutralité n’est atteignable qu’avec des projets de compensation, par exemple la plantation d’arbres ou le stockage et l’utilisation de CO2. Il ne faut pas que cette vision à très long terme nous fasse perdre de vue la nécessité d’agir dans les prochaines années. Engie vient d’annoncer ses objectifs à l’horizon 2030 en termes d’émissions de CO2. Nous comptons les réduire à 48 millions de tonnes, contre 148 en 2016 et 96 en 2019. Il faut maintenant une feuille de route pour mesurer nos progrès année après année. C’est ce que nous sommes en train de construire.
Quelles sont vos pistes d’action pour réduire les émissions ?
Il n’y a pas de mystère. D’abord, nous devons achever notre sortie du charbon. Nous avons encore des unités au Brésil, au Chili et au Maroc. Il y a plusieurs manières d’en sortir. Soit en les cédant – ce qui n’est pas le meilleur moyen du point de vue de la planète – quand nous n’avons pas le choix, soit en les convertissant à la biomasse, soit en les fermant. Nous pouvons aussi réduire nos émissions en augmentant la part des renouvelables dans notre mix énergétique. Nous prévoyons de faire passer leur part de 28 % en 2019 à 58 % en 2030. Un autre levier est d’agir sur nos propres activités. Nous sommes un groupe de plus de 170 000 personnes. Nous nous sommes engagés en interne à une démarche de réduction de nos émissions. Nous avons, par exemple, l’un des plus grands parcs automobiles français avec nos activités de services et réfléchissons à le verdir. Idem dans le tertiaire.
Pourquoi trouvez-vous toujours Engie trop compliqué ?
Le groupe est le seul aujourd’hui dans le monde des « utilities » à avoir à la fois des activités importantes dans les infrastructures, dans la production d’énergie thermique, dans les énergies renouvelables et dans les services. C’est un premier élément de complexité. Le second est dû à une empreinte géographique très large, bien que la France, la Belgique et le Brésil représentent une part très importante de notre activité totale. Engie est présent dans plus de 50 pays à travers 24 business units géographiques. Ce qui introduit une difficulté de lisibilité pour comprendre ce que sont les grands métiers du groupe. Nous avons commencé à simplifier avec la création de quatre « business lines » : infrastructures, production d’énergie, renouvelables et services. Il faut aller encore plus loin et concentrer nos activités dans une vingtaine de pays, qui deviendront de réelles priorités. Nous l’avons dit à quelques reprises, mais avons été quelque peu timides dans l’exécution. Je souhaitais que nous avancions sur ce sujet dans les prochains mois, mais avec la crise actuelle, il faudra peut-être être un peu plus patient. Et enfin, s’agissant de simplification, il faut trouver, et c’est plus délicat, le bon équilibre entre ce qui est local et ce qui est mondial. Il faut aller avec beaucoup de détermination vers la simplification de notre mode d’organisation et vers une plus grande responsabilisation des équipes de terrain. Cela figurera dans la feuille de route du prochain dirigeant du groupe.



