Dans le ciel, une grue et une tour en construction d’une quarantaine de mètres. En face, la cheminée historique et emblématique de la plateforme chimique de Roussillon (Isère), à une quarantaine de minutes au sud de Lyon. Tel un symbole, le futur se dresse face au passé sur ce lieu plus que centenaire. C’est en effet dans cette nouvelle unité que Seqens, le spécialiste des principes actifs pharmaceutiques, s’apprête à relancer la production européenne de paracétamol. Une quinzaine d’années après sa délocalisation en Chine et la fermeture du dernier site français... à quelques mètres de là ! D’où le nom interne attribué à ce projet de plus de 100 millions d’euros : Phénix. «Les ouvriers viennent d’installer les équipements principaux», pointe du doigt Carl Patois, le directeur du GIE Osiris, le groupement d’intérêt économique qui gère la plateforme.
L’ambiance n’est pourtant guère euphorique au pied du chantier, dans les bureaux de Seqens, qui produit déjà sur place du phénol, de l’acétone ou de l’acide salicylique. Depuis deux ans, l’usine actuelle (300 salariés) peine à tourner à plus de 70 % de son potentiel – sachant qu’il faut généralement dépasser les 80 % pour dégager des marges d’autofinancement. «Alors qu’on était saturé, il y a quelques années, et qu’on envisageait un projet de doublement de nos capacités...», se désole Jérôme Geneste, le directeur des opérations industrielles de la division santé publique du groupe. Un sombre constat partagé par Elkem, l’industriel voisin (180 salariés), qui fabrique les composants amont des produits à base de silicone (mastic, revêtements antiadhésifs...). «On est à seulement 65 % de nos capacités, après être tombé à 50 % en 2023», s’inquiète ainsi Antonio Martins, son directeur d’exploitation.
La plateforme de 180 hectares, qui rassemble 1 600 salariés et draine 5 000 emplois indirects, traverse indéniablement une passe difficile. «Près des trois quarts de la vingtaine d’acteurs présents font grise mine, voire sont en danger», résume Carl Patois. «Ici comme ailleurs, la chimie traverse une crise sans précédent», alerte pour sa part Cédric Van Der Meiren, le président du syndicat professionnel France Chimie en Auvergne-Rhône-Alpes. Les raisons ? Un ralentissement économique global, la hausse du prix de l’énergie, le plan d’investissement massif américain (Inflation reduction act), mais aussi et surtout le déferlement en Europe des surcapacités de production chinoise, à des prix cassés. «Le différentiel tarifaire peut aller jusqu’à 30 sur nos marchés, c’est du jamais-vu», témoigne Antonio Martins.
Pour s’en sortir, les industriels font le dos rond. Pas de plan social, mais un gel des embauches voire le non-remplacement des départs. «Nous avons divisé par deux nos investissements, en ne faisant désormais plus que le strict minimum», ajoute Jérôme Geneste, de Seqens. C’est-à-dire la seule mise en conformité réglementaire, au détriment du développement et du renouvellement des équipements. Une cure d’austérité que s’applique aussi le gestionnaire Osiris, en supprimant par exemple la navette qui faisait chaque jour le tour de la plateforme pour les salariés, un gain de 150000 euros par an. Le GIE, un modèle peu commun dans la chimie française, aide toutefois à amortir la crise. Similaire à un syndicat de copropriété, il gère de manière non lucrative les infrastructures partagées du site (caserne de pompiers, station d’épuration, chaudière...), les membres payant au prorata de leur usage (mètres cubes d’azote consommés, nombre de salariés pour la médecine du travail...).

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Mars 2026
Phosphate diammonique (DAP)$ USD/tonne
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Pétrole Brent contrat à terme échéance rapprochée$ USD/baril
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L'équilibre général bouleversé
«En plus de mutualiser les coûts, cela permet de rester concentré sur son cœur de métier, donc de gagner en compétitivité», assure Benoît Decourt, le cofondateur d’Elyse Energy, une start-up qui prévoit d’implanter ici, en 2026, sa future usine de méthanol bas carbone – l’un des plus gros projets industriels de l’Hexagone (750 millions d’euros). Si plusieurs membres vacillent au même moment, c’est l’équilibre général de la plateforme qui est bouleversé. «Nous sommes un écosystème. Même si notre activité se porte bien, notre pérennité est menacée si l’ensemble de la chimie va mal», confie Frédéric Jacquin, le directeur général d’Adisseo qui produit sur place des acides aminés pour l’alimentation animale, un marché porteur et relativement protégé de la concurrence asiatique.
Illustration de cette interdépendance : les déboires de Vencorex, l’entreprise majeure (450 salariés) de la plateforme chimique du Pont-de-Claix (Isère), distante d’une centaine de kilomètres, placée en redressement judiciaire en septembre. «Plusieurs membres du GIE se fournissent en chlore auprès d’elle. Sa défaillance va inévitablement renchérir leur coût d’approvisionnement», détaille Carl Patois. Sans compter les effets psychologiques d’une telle secousse. «Les salariés sont très inquiets», confirme François Vergne, le représentant de la fédération chimie de la CFDT sur Roussillon. Son syndicat, par la voix de la secrétaire générale de l’union locale de Roussillon, Sylvie Morel, a donné l’alerte en décembre en demandant une réaction de l’État, surtout pour les prix de l’électricité.
Seqens maintient le cap et commencera sa production de paracétamol courant 2026. Fataliste, Jérôme Geneste glisse : «Nous restons concentrés sur notre objectif de construire une unité compétitive. Le reste, c’est de la géopolitique et cela dépasse notre champ de maîtrise.» #

Vous lisez un article de L'Usine Nouvelle 3741 - Avril 2025



