Enquête

Embourbée dans une crise sans précédent, la chimie française compte ses victimes

Plombée par les coûts énergétiques et la conjoncture, l’industrie chimique en France enchaîne plans sociaux, arrêts d’unités et fermetures d’usines.

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Vencorex, placé en redressement judiciaire, va bénéficier d’un nouveau sursis jusqu’au mois de septembre.

En avril 2024, ExxonMobil renonçait à sa pétrochimie sur sa plateforme de Gravenchon (Seine-Maritime), entraînant 600 suppressions d’emplois. Le redressement judiciaire de Vencorex, au Pont-de-Claix (Isère), prolongé le 6 mars pour six mois, marque encore davantage les esprits avec son effet domino. L’arrêt brutal des productions a provoqué la restructuration de son client Arkema, dont l’usine voisine de Jarrie dépendait pour fabriquer des spécialités chimiques pour des applications parfois stratégiques, comme dans les carburants des fusées Ariane 6 et des missiles de la dissuasion nucléaire. Entre les deux sites, l’ampleur de la casse sociale avoisinerait là aussi les 600 licenciements.

Un mal européen

Ces deux cas emblématiques ne sont pas isolés. En 2024, Solvay a engagé la fermeture de son usine de Salindres (Gard), Syensqo a cessé la production de vanilline à Saint-Fons (Rhône), Weylchem Lamotte a décidé de fermer une unité à Trosly-Breuil (Oise), MetEx a été démantelé, Bayer a annoncé 400 suppressions de postes... À l’automne, la CFDT listait une quinzaine de plans sociaux déclenchés en France dans la chimie, quand le syndicat patronal France Chimie s’alarmait de plus de 1 000 suppressions d’emplois annoncés entre janvier et septembre 2024, et de menaces sur près de 47 sites et 15000 emplois d’ici à trois ans.

Dans l’Hexagone, la chimie demeure un mastodonte industriel : plus de 220000 salariés, 4000 entreprises, 109 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2023 dont 75% à l’export, et la deuxième place en Europe derrière l’Allemagne. Ce n’est pas un effondrement, mais c’est très préoccupant. Un chiffre, surtout, inquiète le secteur : le taux d’utilisation des capacités, qui flirte avec les 70% depuis des mois, quand le taux de rentabilité se situe au-delà de 80%. «Lors de la crise du Covid, nous n’avions connu que deux trimestres très difficiles, mais là, le sous-remplissage des installations dure depuis la fin du premier trimestre 2022», s’alarme Frédéric Gauchet. Le président de France Chimie assure que le secteur «n’a jamais connu une crise aussi rémanente».

En haut de la liste des difficultés se hissent les coûts de l’énergie. François Pontais, le directeur général de Solvay France, évoque «le prix du gaz deux fois plus cher par rapport aux États-Unis» avant la guerre en Ukraine. Il atteint «aujourd’hui cinq fois. La différence s’est accentuée pour les coûts de l’énergie et les matières premières à fort contenu énergétique, et ça nous plombe. Quand vos coûts de revient sont égaux ou supérieurs aux prix chinois, vous n’avez plus de levier».

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L’autre grand problème reste la demande dans les secteurs en aval. Christian Popa, partenaire au cabinet Advancy, pointe «la demande de voitures en Europe qui a atteint un faible niveau dont elle ne sort pas depuis deux ans. C’est pareil pour la construction, au plus bas depuis plus d’une dizaine d’années en France, comme en Allemagne, en Italie, alors qu’il faut affronter la montée en puissance des imports depuis la Chine ou les États-Unis liée à notre manque de compétitivité». France Chimie déplore enfin une fiscalité française élevée, grevant 18% de la valeur ajoutée de cette industrie, soit presque deux fois plus que chez nos grands voisins européens, et l’impact du coût des réglementations qui serait passé de 4 à 12% sur la valeur ajoutée en deux décennies.

Un plan d'action très attendu

Le mal se décline à l’échelle européenne. La chimie allemande bataille depuis 2022, et tous les pays européens souffrent. En parallèle, les capacités se sont musclées aux États-Unis, au Moyen-Orient, en Asie et surtout en Chine. Frédéric Gauchet note que «jusqu’à la crise du Covid, la Chine importait plus de produits chimiques qu’elle n’en exportait. Mais, en dix ans, ils ont investi deux fois plus que les États-Unis et l’Union européenne réunis, et la tendance s’est totalement retournée. Aujourd’hui, elle représente 43 % des parts du marché mondial de la chimie, c’est colossal. Ils ont réalisé beaucoup de capacités, avec des usines très modernes, c’est une vraie force de frappe».

Une étude sur la compétitivité de la chimie européenne, publiée en janvier 2025 par Advancy et le Cefic, la fédération européenne, montre que la part de marché mondial de la chimie de l’Union a chuté de 23% en 2008 à 13% en 2023, quand celle de la Chine a doublé. Les chimistes inondent d’autant plus l’international que leur marché local chinois tourne au ralenti ces dernières années, avec les risques de dumping dont les cas se sont multipliés. France Chimie plaide pour un accès à de l’énergie décarbonée compétitive, un choc de simplification et appelle à rétablir une concurrence équitable avec le reste du monde. Paul Petrescu, partenaire chez Advancy, souligne l’importance «d’accompagner l’investissement pour relancer la machine en Europe. Les acteurs de l’industrie bénéficient de moins de soutien qu’au sein d’autres géographies. Il y a plus d’incitations fiscales, d’investissements directs et d’accompagnement au crédit aux États-Unis, en Chine, au Moyen-Orient ou en Inde, quand la politique de l’Union fonctionne davantage sur le réglementaire, avec des pénalités».

Au total, l’étude estime que 350 sites chimiques en Europe et jusqu’à 200000 emplois sont menacés ! L’UE travaille à un plan d’action pour l’industrie chimique attendu avant la fin de l’année. Il est plus que temps. Car, en plus des fermetures qui s’accumulent, nombre de projets sont en attente ou délocalisés. Dans le recyclage chimique, Loop et Suez, en Moselle, ont suspendu leur projet, et Eastman, en Seine-Maritime, a reporté le sien. En février, Chemours a renoncé à investir 190 millions d’euros sur son site dans l’Oise et prévoit même de tout fermer. Selon un baromètre de France Chimie datant de la fin 2024, 30 % des adhérents envisagent dorénavant d’investir ailleurs qu’en France ou en Europe.

Pourtant, «l’Europe a plein d’atouts, notamment technologiques, et nous avons beaucoup de très beaux clients européens que l’on va continuer à servir», assure Thierry Le Hénaff, le PDG d’Arkema. Le groupe concentre 40 % de ses investissements en Europe et principalement en France, mais avant tout pour des besoins réglementaires, comme la décarbonation, tandis que ses grands projets de renforcement capacitaire se concentrent en Asie et outre-Atlantique. Mais Thierry Le Hénaff en est persuadé : «Si, demain, la croissance européenne repart, les investissements en Europe vont revenir»

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Vous lisez un article de L'Usine Nouvelle 3741 - Avril 2025

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