C'est un hangar recouvert de tôles grises, discret, situé au milieu de la forêt à une vingtaine de minutes en voiture du cœur de Tallinn, la capitale de l’Estonie. Sans l’écriteau où figure le nom DefSecIntel, difficile d’imaginer que le site de production de l’une des start-up les plus en vue de l’industrie de défense estonienne se niche dans ce bâtiment datant de l’ère soviétique.
À l’intérieur, le PDG, Jaanus Tamm, reçoit à côté d’un imposant véhicule de transport militaire kaki et marron équipé de chenilles. Sur le toit de l’habitacle arrière, un agrégat de radars et de caméras – au faux air du petit robot Wall-E de Pixar – illustre l’expertise de son entreprise dans l’intégration de systèmes intelligents. «Nous pouvons détecter un drone adverse au moins jusqu’à cinq kilomètres, affirme Jaanus Tamm avec la voix assurée de l’entrepreneur aguerri. Notre logiciel d’IA classifie automatiquement l’objet volant repéré, puis un opérateur peut envoyer un drone intercepteur armé d’un filet.»
Une accélération marquée les dernières années
Créée en 2018, la start-up, dont l’ambition initiale était de fournir des technologies pour la surveillance des frontières, est en pleine croissance. «L’environnement sécuritaire a changé. Désormais, la majorité de notre chiffre d’affaires provient de l’utilisation de nos produits par les forces ukrainiennes», indique Jaanus Tamm. Il s’arrête devant le produit phare de sa société, une remorque verte de plus de cinq mètres de longueur avec deux stations de recharge pour des drones de surveillance et un mât d’une vingtaine de mètres de hauteur qui, une fois déplié, peut accueillir des caméras. «L’an passé, nous avons réalisé 30 millions d’euros de chiffre d’affaires et nous aimerions atteindre la barre de 100 millions d’euros d’ici à trois ans», poursuit-il. En août 2023, DefSecIntel ne comptait que 17 salariés. Ils sont aujourd’hui plus de 80. L’entreprise a aussi ouvert un site en Ukraine où travaillent 30 personnes.
Come SITTLER L’occupation soviétique est encore visible à Tallinn, comme en témoigne ce camion russe Gaz-53 abandonné en plein centre-ville.
DefSecIntel cristallise les atouts sur lesquels l’Estonie, petit pays de 1,3 million d’habitants qui partage une frontière de 300 kilomètres avec la Russie, compte s’appuyer pour faire croître sa jeune industrie militaire. «Dans les années 1990-2000, après avoir regagné notre indépendance, nous n’avions pas grand-chose dans ce domaine, retrace Indrek Sirp, conseiller spécial pour le développement de l’industrie de défense au sein du ministère dédié. Mais depuis une dizaine d’années, nous avons vu grandir assez rapidement une industrie de défense centrée sur la technologie.»
En 2023, le chiffre d’affaires estonien de ce secteur s’est élevé à 350 millions d’euros, contre 250 millions d’euros en 2022, année où ce montant était déjà en hausse de 52%. «L’objectif est d’atteindre 1 milliard d’euros d’ici à 2030», précise Indrek Sirp. Pour y contribuer, le gouvernement doit lancer en fin d’année un fonds de 100 millions d’euros pour financer ses entreprises technologiques de défense, dont celles spécialistes des produits létaux.
Produire en masse des équipements bon marché
Avec des dépenses représentant 3,4% de son PIB (contre près de 2% en France), l’Estonie devrait être le deuxième pays de l’Otan en termes d’investissement militaire en proportion de son PIB cette année, derrière la Pologne. Mais certaines start-up regrettent que 700000 euros seulement leur soient dédiés. Pour financer ces dépenses, le gouvernement a annoncé l’instauration d’une taxe spécifique à plusieurs composantes entre 2025 et 2028, incluant un impôt de 2% sur les bénéfices des entreprises à partir de 2026.
Come SITTLER L'entreprise Milrem Robotics dispose de stocks de robots standard personnalisables pour ses clients.
Le choc de la guerre à grande échelle en Ukraine n’a pas seulement marqué la population, y compris sa minorité russophone. Il a également entraîné un dynamisme de créations de start-up pour sécuriser le pays, en particulier dans les nouvelles technologies de la guerre : Lendurai dans les drones capables d’opérer sans navigation satellite, Asax Innovation dans les robots terrestres d’évacuation de soldats blessés, Farsight Vision dans la cartographie à partir d’images de drones en sont quelques exemples. D’autres jeunes pousses, fondées peu avant le conflit, mettent aussi un coup d’accélérateur. L’écosystème entrepreneurial, déjà très actif avec le plus fort taux de start-up par habitant en Europe, est sur le pied de guerre. Sa stratégie : produire des équipements bas coût et reproductibles à grande échelle.
Un petit pays aux nombreuses licornes
Dans un bâtiment de pierre lumineux situé à deux pas de la mer Baltique qui borde la capitale, Sten Tamkivi, associé du fonds de capital-risque Plural Platform, explique : «L’Estonie est en alerte depuis 2014, quand la Russie a envahi la Crimée. Beaucoup d’entreprises se sont lancées sur le fondement de ce risque.» Selon les estimations d’investisseurs estoniens, il y aurait un peu moins d’une centaine de start-up de défense dans le pays, dont une trentaine fondées par des Ukrainiens. Pour elles, le pays apparaît comme une base arrière idéale dans l’Union européenne et l’Otan. «Ici, chaque famille a une histoire datant de l’invasion russe. Mon grand-père, par exemple, s’est fait tirer dessus par les communistes, donc c’est un peu comme si l’Ukraine menait notre guerre», ajoute l’investisseur.
De 2005 à 2012, Sten Tamkivi a dirigé le bureau estonien du logiciel d’appels vidéo Skype. Sans être estonienne, cette entreprise s’est largement développée depuis l’État balte et grâce à ses équipes locales. Son succès, avec les rachats à coups de milliards de dollars par eBay en 2005 puis Microsoft en 2011, a contribué à la vitalité entrepreneuriale du pays. «Nous avons connu environ quinze ans de succès dans les sociétés de logiciels SaaS [fondés sur le cloud, ndlr]. Depuis quelques années, les fondateurs de la première vague de start-up réfléchissent au nouveau grand problème qu’ils vont pouvoir résoudre. Certains ont choisi l’énergie, mais ensuite la Russie a attaqué l’Ukraine. D’autres ont donc décidé de dédier leur vie à l’industrie de défense», narre Sten Tamkivi.
Dans l’espace de coworking Lift99, dans le quartier branché de Telliskivi, des plaques fixées au mur rappellent les noms de neuf licornes, ces start-up valorisées à plus de 1 milliard de dollars, qui ont pris leur envol depuis l’Estonie. Skype, l’application de mobilité Bolt et le spécialiste des transferts d’argent internationaux Wise sont sûrement les plus connues du grand public. À l’origine de Lift99, Ragnar Sass a, lui, cofondé Pipedrive, un logiciel de gestion de la relation client dont le nom a aussi sa place sur le mur. Casquette kaki vissée sur le crâne et veste marron sur les épaules, l’homme a des allures de chef de guerre. «Je dirige une organisation qui a fourni 460 pick-up et des milliers de drones à l’Ukraine. Depuis février 2022, je m’y suis rendu dix-huit fois et j’y ai rencontré plus de 200 unités militaires», précise-t-il d’emblée.
Gain de visibilité des produits à usage mixte
Son parcours illustre surtout le changement d’attitude des investisseurs envers la défense. Cette année, Ragnar Sass a réalisé son premier investissement dans le secteur avec KrattWorks, un fabricant estonien de drones résistants au brouillage. «Pendant deux ans, je leur ai dit que je n’investissais pas dans la défense, et en février dernier, je me suis dit “et puis merde ! Ce produit va avoir un impact en Ukraine et peut aider l’armée estonienne, donc je le fais”, raconte-t-il. Pour moderniser nos armées, il faut s’intéresser aux produits des start-up, qui sont souvent peu chers et utilisables à grande échelle.» Issu de la même génération de start-uppers, le PDG de Skeleton Technologies, Taavi Madiberk a pour sa part cofondé la jeune pousse Frankenburg Technologies en janvier afin de produire en masse des missiles anti-drones peu onéreux. Avec 108 millions d’euros levés fin 2023 et 330 salariés, dont une centaine en Estonie, sa société Skeleton Technologies est déjà bien installée dans le paysage entrepreneurial. Elle a d’ailleurs fait parler d’elle jusqu’en France avec son projet de giga-usine, qui devrait produire des batteries à haute puissance en Occitanie à partir de 2028.
L’entreprise fait en outre partie de ces start-up estoniennes qui bénéficient de l’effervescence dans la défense sans faire de ce secteur leur premier marché. Ancien spécialiste des systèmes nucléaires dans la marine américaine, devenu manager d’une petite équipe d’ingénieurs, Anthony Hill déambule entre les machines du centre de test de Skeleton. Ici, les modules utilisés par l’entreprise dans ses batteries à haute puissance et ses supercondensateurs sont soumis à toutes les tortures. «Nous avons trois projets en cours pour le secteur de la défense, dont un pour un missilier européen», glisse-t-il. Non loin, un banc d’essai conçu pour observer les effets des vibrations sur les modules s’agite bruyamment. «Nous constatons une plus forte demande de l’industrie de défense depuis l’invasion à grande échelle de l’Ukraine», confirme Arnaud Castaignet, le vice-président français de Skeleton.
L’écosystème tire des leçons de la guerre en Ukraine
À une dizaine de kilomètres du centre de test, à l’Institut national de physique chimique et de biophysique de Tallinn, Marit Riis, la directrice des opérations de PowerUp Energy Technologies, manipule un générateur à hydrogène, l’un des produits fournis par sa start-up. «Auparavant, c’était plutôt nous qui tendions la main au secteur de la défense. Désormais, nos interlocuteurs sont davantage intéressés. Le concept des produits à double usage, civil et militaire, a gagné en visibilité», estime-t-elle.
Come SITTLER La start up DefSecIntel agrège des capteurs et des caméras sur des véhicules militaires pour repérer les drones.
Dans un petit pays comme l’Estonie, la proximité entre les acteurs de l’écosystème constitue un autre atout. «À titre personnel, j’ai investi dans dix start-up des deeptechs et de la défense, et PowerUP en fait partie», raconte Kuldar Väärsi en poussant la porte de la nouvelle usine de Milrem Robotics sortie de terre au printemps. L’entrepreneur a fondé sa société en 2013 et la dirige toujours. Avec 140 personnes recrutées depuis le début de l’année, la perspective de doubler son chiffre d’affaires à 40 millions d’euros en 2024 et sa capacité à produire 500 véhicules par an, l’entreprise pourrait elle aussi illustrer la dynamique estonienne.
Stationnés sur la longueur de l’usine, de nombreux exemplaires de son principal produit, un robot terrestre sans pilote et à chenilles capable d’accueillir différentes charges utiles jusqu’à des systèmes d’armement, sont prêts à être envoyés aux clients. Milrem Robotics en a par exemple vendu quinze à l’Ukraine. De quoi permettre à la société, à l’instar de beaucoup d’autres pépites estoniennes, d’obtenir des retours d’expérience déterminants. «Le blindage de ces véhicules a été amélioré pour résister aux éclats d’obus, tout comme la sécurité de leur système pour faire face aux nouveaux impératifs de la guerre électronique», explique le patron en complet bleu marine. La collecte d’informations en provenance du théâtre de la guerre, où le cycle de l’innovation n’est pas mesurable en années mais en semaines, est un facteur majeur de l’essor de l’industrie de défense estonienne. «Les start-up sont beaucoup plus efficientes pour s’aligner avec ce cycle d’innovation très rapide», considère Kuldar Väärsi.
Depuis février 2023, Milrem Robotics appartient majoritairement au conglomérat émirati Edge Group. Une partie de l’écosystème applaudit cette opération, y voyant un signal encourageant pour l’attractivité de ses entreprises de la défense, quand d’autres sont plus sceptiques. «J’ai pour habitude de dire que notre budget est probablement équivalent au budget de Rheinmetall [le premier groupe de défense allemand ndlr] pour le café, plaisante Kuldar Väärsi. Nous devons comprendre que nous avons besoin de soutiens plus forts pour rivaliser avec de telles entreprises.» Le patron sait à quel point il est difficile de devenir un fournisseur crédible auprès des armées. Un défi de taille pour l’Estonie et ses start-up. Le chemin vers une industrie de défense mature y est encore long.
Les Français gardent un œil sur le pays
À l’image du contrat signé en juin entre la France et l’Estonie pour la livraison de 12 canons Caesar produits par KNDS France, les liens industriels entre ces deux pays se renforcent. Le Groupement des industries françaises de défense et de sécurité terrestres et aéroterrestres (Gicat) a identifié l’Estonie comme l’un des pays prioritaires en vue d’engager une coopération plus poussée. En septembre, une quinzaine d’entreprises françaises, du constructeur de véhicules blindés Soframe à Airbus Defence and Space, s’y sont rendues pour trois jours de rendez-vous business, de démonstrations de produits et d’échanges sur l’Ukraine.
«Nous recherchons des partenaires pour répondre aux appels à projets du Fonds européen de défense, et certains pays sont plus en demande que d’autres», justifie Théo Geandreau, le responsable des partenariats européens du Gicat. L’Estonie fait moins figure de concurrent que d’autres pays, comme l’Allemagne. Son expertise est par ailleurs reconnue, notamment dans les drones et la cybersécurité. Les Français ne sont pas les seuls à s’y intéresser. En juillet, Helsing, une start-up d’origine allemande spécialiste de l’IA embarquée pour la défense, a annoncé la création d’une entité en Estonie. «Le segment des drones, qui change les règles du champ de bataille, est l’un de nos sujets de discussions avec ce pays, indique Antoine de Braquilanges, le directeur général d’Helsing France. Nous y avons reçu un accueil très favorable, car il existe là-bas un soutien politique et une urgence à se doter de capacités militaires. Le pays possède aussi les compétences nécessaires en informatique et en IA appliquée à la défense.»



