Elon Musk le sait bien : il ne suffit pas de traverser la rue pour trouver du nickel propre. En 2020, le célèbre dirigeant de Tesla était allé jusqu’à promettre de «gros contrats» à l’entreprise qui serait capable d’extraire et de produire du nickel de manière durable, qu’il pourrait utiliser au sein des batteries de ses véhicules électriques. Depuis, pas grand chose. Au contraire, le marché du nickel – adoubé «métal du diable» en raison de ses fluctuations de cours brutales – a eu tendance à se concentrer en Indonésie à la faveur d’une montée en puissance remarquable mais pointée du doigt pour ses conséquences environnementales et sa dépendance au charbon.
C’est dans ce contexte compliqué que la société Electro Mobility Materials Europe (Emme, si l’on préfère l’acronyme) sort du bois. Comme l’a révélé le journal Sud Ouest, Emme prévoit de construire une grande usine de conversion de nickel pour les batteries électriques au bord de la Garonne, sur un site de 32 hectares sur le terminal de Grattequina du Grand port maritime de Bordeaux, en Gironde.
Plus de 300 millions d'euros d'investissement direct
Le projet, «très avancé», soit être confirmé le lundi 13 mai lors du sommet Choose France à Versailles. L'usine à elle seule coûtera plus de 300 millions d’euros, et pourrait créer plus de 200 emplois directs. Le projet est porté par la société suisse KL1.
«Nous manquons de capacités de conversion de métaux de qualité batterie en Europe, notre ambition est de proposer une alternative industrielle et scientifique crédible pour sécuriser une partie des approvisionnements des gigafactories de batteries en Europe, mais aussi de faire quelque chose de propre, en divisant par cinq l’empreinte carbone du nickel pour batterie», explique à L’Usine Nouvelle le directeur du projet, Antonin Beurrier. L'entrepreneur français a lancé le projet après une longue carrière dans le secteur, qui l’a notamment conduit à mener les activités nickel du géant Vale en Asie, et à diriger l’usine hydrométallurgique de Goro en Nouvelle-Calédonie (rebaptisée Usine du Sud et opérée par Prony Resources depuis 2021).

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Les toits en terrasse enherbés que l’on trouve sur les esquisses d'architectes qui accompagnent le dossier de présentation d'Emme témoignent de l'originalité de ce projet, peu commun en France, pensé pour se «fondre dans le milieu naturel», dixit Antonin Beurrier. Un détail qui n'est pas seulement esthétique, et qui témoigne d'une volonté de limiter au maximum l'empreinte environnementale du site d'industrie lourde, qui sera Seveso seuil haut en raison de la toxicité des produits utilisés (notamment de l'acide sulfurique).
Il s'agit aussi d'améliorer le bilan climatique des voitures électriques : aujourd’hui déjà, il ne faut que quelques années d’utilisation pour qu’un véhicule à batterie soit meilleur pour le climat qu’un véhicule thermique, mais la fabrication des batteries reste une source de CO2 non négligeable, en grande partie en raison des nombreux métaux qu’elles contiennent, dont le nickel. Pour se positionner sur le créneau, Antonin Beurrier prévoit donc une «usine “net zero”», pensée avec les sociétés d’ingénierie Hatch et Ensi, électrifiée, et dotée de modes de production et d’une logistique optimisée contre le CO2, mais aussi le bruit et les déchets toxiques.
Dernière étape de raffinage du nickel
Même s'il promet un nickel à impact réduit, Emme ne propose pas d’installer une mine dans l’Hexagone (les seules ressources de la France sont en Nouvelle-Calédonie). Le projet interviendra en aval, pour se concentrer sur la dernière étape du raffinage de nickel pour batteries : la conversion en sulfate de nickel. Ce composé, qui est utilisé par les fabricants de matériaux de batteries (cam et p-cam), est fabriqué à partir de divers produits intermédiaires issus d’un premier traitement du minerai (au sein d'usines que la France ne possède pas) et dans lesquels se trouve une grande proportion de nickel, ainsi qu’un peu de cobalt.
Il s’agit donc de remonter d’un cran supplémentaire dans la chaîne d’approvisionnement des batteries, alors que peu d’usines de sulfate de nickel existent en Europe à l’exception de celles du géant russe Nornickel et du finlandais Terrafame. Toutes deux en Finlande. En France, Sibanye-Stillwater a racheté à Eramet la raffinerie de nickel de Sandouville, qui a un temps produit du sulfate mais se concentre désormais sur le nickel métallique.
«Nous voulons être en capacité de traiter différentes sources de produits métallurgiques pour répondre aux besoins de l’industrie des batteries en Europe», explique Antonin Beurrier. Après deux ans de construction, la première phase de l’usine doit être mise en service en 2027 avec une capacité de production de 130 000 tonnes de sulfate de nickel. L’équivalent de 20 000 tonnes de nickel et 2000 tonnes de cobalt. Elle se concentrera dans un premier temps sur l’intermédiaire à la mode, baptisé MHP (pour mixed-hydroxyde precipitate). Mais la conception modulaire du site permettra d’ajouter des lignes pour traiter du matte ou des MSP (mixed-sulphide precipitate) et à terme, Emme prévoit de pouvoir s’alimenter en “black mass” (l’agrégat de métaux critiques obtenu après avoir broyé les batteries en fin de vie, lors du recyclage), précise Antonin Beurrier.
Sortir de la course aux prix bas
Les produits intermédiaires nécessaires seront importés «en essayant d’avoir des sources les plus propres possibles», précise Antonin Beurrier qui cite parmi les candidats possibles l’Australie, le Brésil, le Canada ou la Nouvelle-Calédonie. L’approvisionnement depuis l’Indonésie n’est pas exclu, si tant est que les projets soient «au niveau des standards européens en termes sociaux et environnementaux». Pour mener à bien son pari, Emme devra donc trouver des sources fiables de nickel propre… et des clients prêts à payer pour !
«Nous sommes dans un cercle vicieux : les véhicules électriques chinois poussent très fort sur les marchés européens, donc les centrales d’achats des constructeurs européens sont encore plus incitées à optimiser les prix, ce qui tend à durcir les conditions d’achat et à mettre au second plan les critères sociaux et environnementaux», résume avec lucidité Antonin Beurrier. Des «règles d’imports des produits asiatiques», ou l’émergence d’un «premium pour les matériaux peu émetteurs en CO2 ou recyclés», pourraient aider le modèle économique du projet, espère l’entrepreneur tout en assurant que ce dernier n’en est «pas dépendant» et devrait déjà bénéficier d’un certain nombre d’aides publiques. La construction de l’usine doit démarrer début 2025, après obtention de l’autorisation environnemnetale et du permis de construire.



