L’Indonésie, le géant du nickel qui inquiète

L’Indonésie est devenue un géant du nickel en une décennie. Le poids du pays sur ce marché, ainsi que les conséquences environnementales de l’extraction et du raffinage dans l’archipel, inquiètent. Certains producteurs de nickel plaident pour des mécanismes de prix alternatifs.

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Nickel Indonésie Weda Bay
Le parc industriel de production de nickel de Weda Bay, en Indonésie, est critiqué pour ses impacts sur les populations locales.

L’ombre de l’Indonésie plane sur le marché du nickel. Avec l’aide de capitaux chinois, le pays a développé à marche forcée une production massive et à bas coût du «métal du diable», tant à destination du marché de l’acier inoxydable que sur le segment à haute-valeur du raffinage de nickel de qualité batterie. Résultat : les grands producteurs, en Nouvelle-Calédonie, en Australie et au Canada, prévoient de réduire la voilure.

La stratégie indonésienne «rend une grande partie des acteurs traditionnels et installés structurellement non compétitifs pour le futur», explique Christel Bories, la PDG d’Eramet dans une interview accordée au Financial Times début 2024. Un constat terrible, d’autant que le champion minier français tire ses racines de la production de nickel en Nouvelle-Calédonie, où Eramet ne souhaite plus investir, préférant se concentrer sur sa mine géante de Weda Bay, développée avec le géant chinois de l’inox Tsingshan sur l’île d’Halmahera.

Près de la moitié de la production minière mondiale

Les deux industriels sont loin d’être seuls en Indonésie. «L’Indonésie est à l’origine de près de la moitié de l'extraction minière mondiale de nickel, devant les Philippines (11%), la Russie (7%) et la Nouvelle-Calédonie (6%). Du côté de la transformation métallurgique, on retrouve encore l’Indonésie au premier rang (32%) suivie de la Chine (28%)», chiffre Aurélien Reys, geoéconomiste au sein du Bureau des recherches géologiques et minières (BRGM). Djakarta a conquis ce rang à toute vitesse. «Sa production minière a augmenté de près de 50% [à 1,6 million de tonnes] entre 2021 et 2022 et a probablement à nouveau de 30% en 2023», s’ébahit l’expert.

L’Indonésie dispose d’importantes réserves géologiques. Elle a pu les développer grâce à un afflux de capitaux chinois, en quête de nickel pour étancher la soif de Pékin en acier inoxydable, qui représente toujours les deux tiers des débouchés, devant les batteries. Pour se fournir, le géant chinois Tsingshan et des compatriotes ont mis au point un procédé nouveau, permettant de produire de la fonte de nickel (ou NPI) à partir de minerai à faible teneur en nickel jusqu’alors inutilisé. De quoi faire exploser l’industrie minière indonésienne, et lui permettre d'inonder le marché mondial !

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De la fonte de nickel au sulfate de nickel

Djakarta ne s'arrête pas aux mines. «L’Indonésie a commencé à mettre en place des restrictions d’exportations à partir de 2014 pour favoriser la transformation sur place», narre Aurélien Reys. Les usines pyrométallurgiques pour produire du NPI, puis des usines de lixiviation acide sous pression (dites HPAL), dédiée à la production de sulfate de nickel (via un intermédiaire baptisé MHP) ont suivi. Un mouvement stratégique : les batteries au lithium les plus performantes sont gourmandes en sulfate de nickel, et l'archipel indonésien est désormais au centre de la chaîne d’approvisionnement des grands constructeurs de véhicules électriques.

 «Le nickel indonésien s’éloigne progressivement de la fonte de nickel pour aller vers des intermédiaires pour les chaînes d’approvisionnement du métal et des batteries», observe l’analyste Jim Lennon dans une note de la banque Macquarie. A côté des usines HPAL, l’Indonésie déploie aussi une nouvelle voie de production de nickel de qualité batterie, en investissant dans des usines de matte de nickel, un intermédiaire pouvant servir à produire du sulfate de nickel, approvisionnées en NPI. De quoi inquiéter les autres producteurs, affectés par la dégringolade des prix du nickel en 2023 et la perspective d’un surplus durable. Selon Maquarie, la production de nickel en Indonésie devrait continuer d’exploser pour dépasser les 3,5 millions de tonnes en 2030, dont près de la moitié dédiée aux batteries (une production encore marginale en 2021)...

Vers un marché du nickel vert ?

Pour espérer garder la tête hors de l’eau, de nombreux acteurs du nickel appellent à une refonte des marchés. «Il faut faire une différence entre le nickel sale et le nickel vert», enjoint notamment Andrew Forrest, magnat des mines australien à la tête du géant Fortescue et de sa filiale nickel, Wyloo. Un discours qui s’appuie sur les alertes d’ONG, qui dénoncent l’impact environnemental et social insoutenable de l’industrie indonésienne du nickel. Celle-ci «viole les droits des communautés locales, y compris de peuples autochtone», écrit par exemple Climate Rights International en ouverture d’un long-rapport publié début 2024 pour documenter les impacts du complexe industriel de Weda Bay sur l’île d’Halameda, où sont présents de nombreux industriels chinois et où le français Eramet et l’allemand BASF souhaitent aussi installer leur future raffinerie de nickel pour batteries, baptisée Sonic Bay. 

La filiale de Tsinghsan et d'Eramet en Indonésie, PT Weda Bay Nickel, «est la seule mine  indonésienne à se soumettre aux standards IRMA» (une certification minière ambitieuse du point de vue environnemental et social), fait valoir Eramet dans un email transmis à L'Usine Nouvelle suite à la parution de l'article. Le groupe français précise aussi mener des études régulières sur les populations locales qui vivent sur sa concession afin de définir les meilleurs modes d'interaction avec elles. 

De l’avis de tous, les normes sont très faibles en Indonésie. L’élimination des résidus toxiques des usines en pleine mer y est désormais interdite. Mais l’exploitation des gisements de latérites, qui s’étendent sur des kilomètres en surface, implique nécessairement une importante déforestation. Du point de vue de l’électricité, les usines métallurgiques sont énergivores et la prépondérance du charbon en Indonésie et en Chine reste «ce qui se fait de moins "green friendly" [respectueux de l’environnement]», explique Aurélien Reys.

Les usines HPAL émettent en moyenne moins de CO2 que les usines pyrométallurgiques, mais génèrent énormément de déchets toxiques... dont la gestion dépend en partie des systèmes industriels mis en place pour limiter les pollutions. Reste que l'Indonésie n'est pas seule à poser problème en matière environnementale dans l'industrie du nickel.Faire émerger un marché du nickel vert implique donc aussi une transparence et la mise en place de normes encore balbutiantes. En attendant, la volonté de certains constructeurs de diversifier leurs approvisionnements pourrait aider une partie des producteurs de nickel à survivre face au rouleau compresseur indonésien. «Pas sûr que l’Europe aurait intérêt à ne prendre que du nickel de Chine et d’Indonésie», résume Aurélien Reys.

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