Électrolyseurs pour l'hydrogène : une filière contrainte à la marche forcée

D’un côté, d’immenses besoins en électrolyseurs pour répondre aux ambitions de l’Europe dans l’hydrogène. De l’autre, des fabricants chinois prêts à rafler la mise. La filière européenne émergente n’a pas d’autre choix que de courir sans avoir appris à marcher. Et ce alors que les acheteurs d'hydrogène ne sont pas au rendez-vous.

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Le projet français DaemonHyc travaille sur l’amélioration des membranes de la technologie AEM et met au point des cellules pour les tester.

Produire 10 millions de tonnes d’hydrogène bas carbone par an dès 2030, comme l’a fixé le plan européen RepowerEU, se traduit par un besoin urgent en électrolyseurs. Pour atteindre cet objectif, il faudrait installer 140 gigawatts (GW) de capacités en six ans, dont 6,5 GW rien qu’en France. Donc une immense quantité d’électrolyseurs, à un rythme effréné… Sans compter qu’auparavant, il faudra les fabriquer ! Si ses ambitions se réalisent, l’Europe représentera à elle seule dix ans des capacités mondiales actuelles de production (14 GW).

Les fabricants et candidats fabricants d’électrolyseurs européens sont priés de se lancer très rapidement dans la construction d’usines de production de masse, pour lesquelles tout est à inventer. L’urgence est d’autant plus grande que de redoutables concurrents sont partis avec un temps d’avance. La Chine devrait compter six des dix plus grands producteurs d’électrolyseurs (en termes de capacité) d’ici à la fin de l’année, selon Bloomberg New Energy Finance. Et elle concentre déjà la moitié des capacités mondiales de production, estime l’Agence internationale de l’énergie (AIE). De quoi faire craindre que ne se répète le scénario catastrophe de la filière photovoltaïque, avec des acteurs chinois construisant une industrie hégémonique sur le dos d’un marché européen largement subventionné.

Image d'illustration de l'articleSource : AIE - Crédit : Industrie & Technologies
Capacité mondiale de production d'hydrogène par électrolyse en 2023 Capacité mondiale de production d'hydrogène par électrolyse en 2023

Source : AIE - Crédit : Industrie & Technologies

Comme l’explique Emmanuel Bensadoun, expert au sein de l’association France Hydrogène, «le problème est que les Chinois ont des niveaux de coûts très bas sur les équipements clés des électrolyseurs comme les stacks [empilements de cellules composées d’une membrane, d’électrodes et de plaques bipolaires, ndlr], en moyenne deux à trois fois moins chers que ce que nous savons faire en Europe. Et nous sommes déjà en retard sur les cadences de production, donc nous n’avons pas autant d’effets d’échelle. Quoi qu’il arrive, nous ne pourrons jamais concurrencer les prix de la Chine.»

L’innovation, atout de l’Europe

D’autant que pour soutenir sa production, le pays peut s’appuyer sur son immense marché intérieur. Pour Marc Florette, membre de l’Académie des technologies et coauteur d’un rapport sur les stratégies française et chinoise en matière d’hydrogène, «la Chine pourra fabriquer massivement de l’hydrogène à partir d’électricité d’origine renouvelable sur de grandes zones dans les régions qui s’y prêtent, que ce soit avec de l’éolien, de l’hydraulique ou du solaire. Pour ce dernier point, elle peut en plus compter sur sa production massive de panneaux photovoltaïques.»

L’Europe et ses fabricants ont-ils les moyens de résister ? La capacité d’innovation du Vieux Continent est mise en avant. «Les possibilités de nous différencier sont nombreuses, pointe Emmanuel Bensadoun. Sa tradition de recherche sur les technologies de l’hydrogène donne une avance à la France. Le CEA se penche sur ces sujets depuis longtemps. Ces recherches se sont diffusées dans des start-up et des laboratoires, qui travaillent sur des innovations de rupture, sur la production d’hydrogène notamment, ou par processus itératif pour améliorer les technologies existantes comme l’électrolyse PEM ou alcaline.»

Valoriser une production locale

La proto-filière française en appelle cependant au régulateur européen pour valoriser une production locale forcément plus chère. Les utilisateurs finaux de l’hydrogène appellent à une réglementation similaire à l’Inflation reduction act américain. François Legalland, le directeur du CEA-Liten, insiste sur la nécessité de «de mettre en place des conditions de marché adéquates, avec des aides aux industriels qui construisent les usines et les giga-usines d’électrolyseurs ainsi qu’à l’écosystème d’équipementiers et de fournisseurs associés. C’est un enjeu de souveraineté.» De premiers efforts ont déjà été faits dans le cadre du règlement pour une industrie «zéro émission nette» (NZIA), adopté en février, qui «vise à protéger les briques technologiques européennes – batterie, photovoltaïque, électrolyseur, pile à combustible – pour éviter que toute cette transition ne se fasse qu’avec celles développées en Chine», reconnaît François Legalland.

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À Toulouse, le CEA cherche à prolonger la durée de vie des stacks d’électrolyseurs À Toulouse, le CEA cherche à prolonger la durée de vie des stacks d’électrolyseurs

À Toulouse, le CEA cherche à prolonger la durée de vie des stacks d’électrolyseurs. © CEA

Une autre ombre plane sur les projets de gigafactories d’électrolyseurs qui fleurissent en Europe : la demande en hydrogène, donc en électrolyseurs, sera-t-elle au rendez-vous ? En mars, le CEA a tiré la sonnette d’alarme. Selon l’étude Sisyphe de son Institut de recherche et d’études en économie de l’énergie, la demande en hydrogène n’atteindrait que 2,5 millions de tonnes (Mt) en 2030. Soit environ huit fois moins que les objectifs fixés par RepowerEU, qui prévoit d’en importer 10 Mt en plus des 10 Mt produits sur place.

Cette estimation fait écho au constat dressé par l’AIE dans son dernier rapport. Parmi tous les projets de production d’hydrogène par électrolyse identifiés au niveau mondial, seuls 4 % ont obtenu une décision finale d’investissement mi-2023, avertit l’Agence. «Les producteurs ont tendance à se lancer sans s’assurer de leurs débouchés auprès des utilisateurs. Énormément de projets n’ont pas trouvé d’acheteurs pour leur hydrogène», constate Karine Vernier, la directrice générale d’EIT InnoEnergy France.

Cinq acteurs clés des électrolyseurs

McPhy

  • France
  • Créé en 2008
  • Techno alcaline

L’entreprise française créée en 2008 est spécialisée dans les électrolyseurs alcalins sous pression et dispose de sites de conception et de production en France, en Allemagne et en Italie. Sa gigafactory installée sur le Territoire de Belfort aura, à terme, une capacité annuelle de 1 GW, qui s’ajoutera aux 300 MW de son usine italienne de San Miniato. McPhy fait partie du top 10 mondial des fabricants d’électrolyseurs en 2024, selon Bloomberg New Energy Finance.

Elogen

  • France
  • Créé en 1997
  • Techno PEM

Elogen conçoit et fabrique depuis plus de vingt ans des électrolyseurs de type PEM. L’entreprise française dispose d’un centre de R&D et d’une unité de production de 160 MW aux Ulis (Essonne) et a lancé la construction de sa gigafactory à Vendôme (Loir-et-Cher). Celle-ci devrait produire des stacks de grande capacité dès 2025 et aura une puissance installée de 1 GW d’ici à 2030.

John Cockerill

  • Belgique
  • Créé en 2021
  • Techno alcaline

Le groupe belge John Cockerill, fondé en 1817, a démarré son activité dans les électrolyseurs en 2018, en lançant la coentreprise Cockerill Jingli Hydrogen avec le chinois Suzhou Jingli Hydrogen. En 2021, il la rachète et crée John Cockerill Hydrogen, qui compte parmi les dix plus grands fabricants mondiaux. Il a déjà installé plus de 1 200 équipements, dont 120 MW sur le site pilote de Kuqa, en Chine, qui représente la plus puissante unité de production d’hydrogène vert au monde.

Longi

  • Chine
  • Créé en 2000
  • Techno alcaline

Le chinois Longi a commencé par développer une expertise dans la production de plaquettes de silicium monocristallin à destination des panneaux photovoltaïques, avant de lancer Longi Hydrogen, en 2021. Spécialisée dans les électrolyseurs alcalins de grande puissance, l’entreprise compte atteindre une capacité de production de 5 GW d’ici à 2025. Bloomberg New Energy Finance la place dans le top 3 des fabricants mondiaux en 2024, avec une capacité de production estimée à 2,5 GW. 

Peric

  • Chine
  • Créé dans les années 1960
  • Technos alcaline et PEM

Avec plus de soixante ans d’expérience dans la fourniture de technologies dédiées à la production d’hydrogène, le géant chinois Peric est le leader mondial des fabricants d’électrolyseurs. Sa capacité de production attendue pour 2024 est estimée à 3,5 GW, selon Bloomberg New Energy Finance. Ses électrolyseurs font partie, avec ceux de Longi et de John Cockerill Hydrogen, des 260 MW installés sur le site chinois de Kuqa.

Un manque de maturité technologique

Quant aux technologies, toutes n’ont pas atteint le niveau de maturité espéré. Et même les plus avancées, comme l’alcalin, ont montré des défaillances inattendues ces derniers mois. À Kuqa, en Chine, dans la plus grande unité de production d’hydrogène vert au monde, opérée par Sinopec, un problème de sécurité a touché les électrolyseurs alcalins de forte puissance. «La cellule d’électrolyse alcaline comporte un diaphragme séparant les deux électrodes – l’oxygène est produit à l’anode, l’hydrogène à la cathode –, qui présente une porosité pour laisser circuler l’électrolyte. Lorsque le courant appliqué est faible, l’électrolyseur produit peu d’hydrogène et d’oxygène. Les bulles de gaz s’évacuent moins rapidement, engendrant une sursaturation en hydrogène à proximité du diaphragme et une dissolution dans l’électrolyte. L’hydrogène peut alors être transporté vers l’anode et se mélanger à l’oxygène, ce qui pose des problèmes de sécurité car il ne faut pas atteindre la limite d’explosivité», détaille Julie Mougin, la directrice adjointe du CEA-Liten, chargée des technologies hydrogène.

«Ce problème est dû, en partie, au dimensionnement de ces gros électrolyseurs. Le fait qu’il n’ait pas été détecté plus tôt montre bien que nous sommes dans une période de transition entre la fin du développement technologique et la mise en œuvre industrielle. On constate encore des phénomènes qui ne pouvaient être anticipés en phase de construction et qui engendrent des modifications de design», souligne Emmanuel Bensadoun. Ces étapes d’ajustement liées à la montée en échelle rappellent celles rencontrées par les industries du photovoltaïque et des batteries.

Des retours d'expérience cruciaux

À un détail près : l’enjeu de déploiement est tel que «l’on ne se rend pas compte que l’industrialisation n’est pas terminée, prévient -Emmanuel Bensadoun. À ma connaissance, jamais une filière à ce niveau de maturité n’a été mise en tension à ce point.» Les industriels n’ont donc pas d’autre choix que d’utiliser les technologies à leur niveau de performance actuel et «de fabriquer des produits qui fonctionnent bien et dont on peut changer facilement un composant défectueux».

Les premiers retours d’expérience sont cruciaux pour ceux qui se lancent dans les électrolyseurs de forte puissance. Car «on part presque d’une page blanche. Tous les résultats disponibles concernent des composants de puissance moyenne. Et on n’a pas de données sur les fermes d’électrolyseurs de 200 MW. Il faut que les industriels et la communauté universitaire mondiale s’organisent pour confirmer que les mécanismes de vieillissement à petite échelle sont toujours valables et comprendre comment ils augmentent avec l’intermittence de l’alimentation et les ondulations de courant», indique Christophe Turpin, le responsable scientifique de la plateforme hydrogène du laboratoire Laplace, à Toulouse, qui conclut : «Le chantier est immense.»

« Opérer de grands électrolyseurs nécessite un apprentissage. »

Aymeric Canton, chef de programme stockage et solutions de flexibilité de l’hydrogène et des batteries au CEA

Quelles leçons peut-on tirer des parcs d’électrolyseurs chinois ?
La Chine, qui a un ou deux ans d’avance sur nous dans le domaine, opère des électrolyseurs alcalins de plusieurs dizaines de mégawatts (MW) chacun. Or cela ne se passe pas très bien. Les équipements ont non seulement des problèmes de rendement, mais aussi des soucis de sécurité. C’est leur taille qui est en cause. Des phénomènes qui n’étaient pas observés dans les petits électrolyseurs se produisent, notamment en raison de leur connexion directe à des champs d’électricité renouvelable. À l’origine, on comptait sur la flexibilité des électrolyseurs pour absorber les variations de production des parcs solaires et éoliens. Mais les électrolyseurs de technologie alcaline (ceux de Cockerill Jingli, Longi et Peric, respectivement de 120, 80 et 60 MW) installés sur le site pilote de Kuqa, du groupe pétrolier et chimique chinois Sinopec, ne semblent pas pouvoir fonctionner en toute sécurité à un taux de charge en deçà de 40 %, comme initialement espéré. La stratégie est donc d’en arrêter certains et d’opérer les autres à plein régime, mais c’est un pilotage beaucoup plus compliqué. De plus, l’arrêt et le redémarrage, quelle que soit la technologie de l’électrolyseur, ne sont jamais très bons. Le vieillissement varie d’un électrolyseur à l’autre, ce qui rend impossible une gestion uniforme du parc. En outre, pour l’alcalin, il faut gérer l’inertie thermique. En cas de démarrage à froid, une à deux heures sont nécessaires pour atteindre la température de fonctionnement.

À quoi est due cette situation ? Quelles sont les pistes envisagées pour améliorer ces électrolyseurs ?
Le problème est que l’électrolyse alcaline est considérée comme très mature depuis très longtemps. Or on est en train de se rendre compte qu’opérer des électrolyseurs de grande puissance, même alcalins, nécessite une phase d’apprentissage, d’autant plus s’ils sont adossés à une source variable d’électricité. Des recherches sont menées par les fabricants et les laboratoires pour développer de meilleures membranes. De notre côté, au CEA, nous allons démarrer des travaux pour améliorer la compréhension des phénomènes qui se produisent dans ces électrolyseurs lorsqu’ils fonctionnent à faible taux de charge. C’est un sujet délicat parce que ce sont des technologies qui arrivent sur le marché et que les fabricants cherchent à les vendre. En France, notamment, plusieurs usines sont en construction : celles de John Cockerill et McPhy pour les électrolyseurs alcalins, respectivement à Aspach-Michelbach et Belfort, et celle d’Elogen pour l’électrolyse PEM [à membrane échangeuse de protons, ndlr], à Vendôme.

Comment travaillez-vous sur cette problématique ?
Nous avons, avec le comité stratégique de filière des nouveaux systèmes énergétiques, transmis des propositions au gouvernement pour prévoir des modalités de dérisquage lors des phases de mise en service de ces gros systèmes. Le but est de donner confiance aux opérateurs d’électrolyseurs et de mettre en œuvre des actions de support technique afin de remédier aux problématiques qui seront rencontrées. Car même sans la nécessité d’un couplage avec des énergies renouvelables, lorsque l’électricité produite est déjà décarbonée grâce au nucléaire, comme en France, on imagine que la flexibilité des électrolyseurs pourra être utile. En particulier pour faire de l’effacement, lorsque le réseau électrique est très sollicité, les soirs d’hiver, par exemple, en cas de pointes de consommation.

Propos recueillis par B. R.

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