Début novembre, Loop Industries et Suez ont jeté l’éponge pour leur projet d’usine de recyclage chimique de plastiques à Carling (Moselle). Eastman n’en est pas encore là. Mais le risque est réel d’un abandon de son projet de plus de 1 milliard d’euros pour une usine de recyclage chimique de plastiques PET (polyéthylène téréphtalate) à Port-Jérôme (Seine-Maritime). Soit le plus grand projet actuel de l’industrie chimique sur le territoire français, centré sur l’économie circulaire.
«Nous avons pris la décision de ralentir le projet», confirme Eric Dehouck à L'Usine Nouvelle.
Le directeur général France précise qu’«Eastman est pourtant totalement engagé, la construction est prête à démarrer d'un point de vue administratif et technique, mais nous ne prendrons pas de décision finale d’investissement tant que nous n’aurons pas sécurisé les engagements clients sur des volumes minimum».
L’avancée du projet est pourtant conforme au calendrier initialement envisagé et plutôt encourageante. A fin novembre, le chimiste américain dispose du terrain pour son usine, a sécurisé 70% des contrats, d’une durée de 3 ans à 9 ans, pour l’approvisionnement en déchets plastiques, et a obtenu ces dernières semaines les permis de construire, d’exploitation, et environnementaux. Reste l’écueil des contrats clients.

- 95.92+1.23
9 Avril 2026
Pétrole Brent contrat à terme échéance rapprochée$ USD/baril
- 69.4+7.26
Février 2026
Cours des matières premières importées - Pétrole brut Brent (Londres) en dollars$ USD/baril
- 58.7+6.53
Février 2026
Cours des matières premières importées - Pétrole brut Brent (Londres) en euros€/baril
Le "non-sens économique et écologique" des imports de plastiques recyclés dans l’UE
Ce problème de sécurisation des ventes sur les volumes de plastiques recyclés par la future usine proviendrait des tergiversations européennes sur les prochaines réglementations liées au réemploi et à l’incorporation de plastique recyclé dans les produits mis sur le marché. Eric Dehouck indique que «jusqu’à l'an dernier, le projet de régulation européenne sur les emballages et les déchets d'emballage (PPWR) reposait sur le principe selon lequel les emballages en plastique des produits mis sur le marché de l'UE devaient contenir un pourcentage minimum de pastiques recyclés issus de déchets venant de l'UE. Mais début 2024, l’UE a ouvert la voie à l’incorporation de plastiques recyclés importés. Si l'on permet ces importations, qui proviennent de marchés qui n'ont pas les mêmes règles de qualité, de collecte, de tri, de traitement pour la réincorporation, on créera un environnement concurrentiel déséquilibré, et nous n’avons plus le modèle économique envisagé». Le dirigeant qualifie même que cette orientation « non-sens économique, écologique, social et sanitaire. Les matières plastiques recyclées hors UE seront toujours moins chères que celles de l’UE car les règles de fonctionnement et de réincorporation ne sont pas les mêmes. On court le risque de condamner l’économie du recyclage mécanique et chimique en Europe», conduisant même au risque «d’importer du plastique recyclé et de continuer à incinérer nos propres plastiques en Europe».
Jean-Yves Daclin, directeur général de PlasticsEurope France reconnaît que «dans le cours des discussions pour la PPWR , certains membres de la Commission européenne et les parties prenantes souhaitaient favoriser les matières recyclées en Europe. Mais ils se sont heurtés à une réponse très ferme de la direction Compétition de la Commission européenne qui tient au respect strict des règles de l’OMC».
Des projets de recyclage des plastiques remis en cause en Europe
Selon Eastman, cette situation serait une véritable épine dans le pied de la vingtaine de projets de recyclage chimique mais aussi mécanique des plastiques dans toute l’UE. «De nombreux acteurs repoussent ou annulent car les conditions de marché ont totalement changé, car les marques qui devront intégrer les matières recyclés dans leurs produits sont en position d’attente de clarification de la réglementation européenne pour leurs politiques d’achat», ajoute encore Eric Dehouck. Au passage, alors que le canadien Loop Industries renonce à son projet d’usine de recyclage de plastiques en Moselle, il poursuit un projet similaire en Inde, comme le groupe l’a confirmé lors de ses dernières présentations investisseurs en octobre.
Ce problème d’importations autorisées de plastiques recyclés, qui n’est pas encore acté toutefois, est assez similaire outre-Atlantique. Pour son projet d’une seconde usine américaine de recyclage chimique de PET au Texas, identique au projet français, Erick Dehouck reconnaît que «la réglementation n’est pas plus claire aux Etats-Unis, mais nous avons un client engagé, Pepsi, pour prendre la production, et des subventions suffisamment importantes, de 375 millions de dollars. Pour l’Europe, nous n’avons pas cet engagement client, et les subventions sont bien plus faibles.»
L’inflation des coûts pèse aussi sur le projet d’Eastman mais sans le remettre en question
Pour son projet en France, Eastman reconnaît aussi des hausses de coûts, avec un investissement qui est désormais envisagé au-delà d’un milliard d’euros. «Les coûts ont bougé», assure encore le dirigeant France. «C’est d’abord lié à l’inflation mais aussi à l’énergie. Eastman avait fait le choix de la France notamment grâce à l’accès à une électricité compétitive et décarbonée, mais aujourd’hui ce n’est plus vraiment le cas, la France a perdu son avantage concurrentiel sur son mix énergétique». Toutefois, cet élément ne remet pas en cause l’établissement du projet dans l’Hexagone, assure-t-on du côté du groupe américain, surtout qu’un projet de cette ampleur ne peut pas rapidement être reporté dans un autre pays européen et qu’une relocalisation ailleurs en Europe ne changerait pas la donne sur les imports de plastiques recyclés.



