Quelles sont les ambitions d’ArcelorMittal pour réduire ses émissions de CO2 ?
Nous nous sommes fixé comme objectif de réduire nos émissions de CO2 en Europe de 30 % d’ici 2030, en ligne avec notre ambition d’atteindre la neutralité carbone à horizon 2050. Pour nous, c’est une nouveauté. Nous sommes en train de faire notre révolution culturelle. C’est aussi un challenge fou, car extrêmement risqué. Mais nous y croyons.
Qu’est-ce qui vous motive ?
Nous ne sommes pas sourds et aveugles. Le monde évolue et la pression sociétale commence à être entendue et prise en compte par les pouvoirs publics. Depuis 2015 et la COP21, la France s’est engagée dans cette voie. L’Europe est en train de faire de même. C’est nécessaire ! De notre côté, si nous n’anticipons pas, nous nous retrouverons un jour ou l’autre en décalage avec la société. Tout le monde va dans ce sens : les financeurs, les embauches… Nous commençons à voir des personnes qui ne veulent pas travailler dans l’acier parce que c’est une industrie émettrice de CO2. Ce n’est pas une légende, c’est la réalité. Il y a longtemps que je ne critique plus cela. Je l’entends et je considère que c’est à nous d’inventer le monde de demain, sans CO2.
Quel est votre calendrier ?
En Europe, notre premier plan vise à réduire nos émissions de CO2 de 30 % d’ici 2030 par rapport à aujourd’hui. Pour cela, nous misons sur des solutions de progrès continu comme le travail sur l’efficacité énergétique. Nos hauts-fourneaux émettent beaucoup de gaz et de chaleur que nous pouvons récupérer et réutiliser. Cela permet de réduire la quantité de coke - dérivé du charbon - utilisé dans nos procédés notamment pour fournir de la chaleur, tout en produisant la même quantité d’acier. Dans une démarche d’économie circulaire, nous pouvons également incorporer plus de ferraille. Mais ceci n’est valable que pour les industries basées dans les pays riches qui en génèrent des quantités importantes. Enfin, il y a le captage, stockage et l’utilisation du CO2. Pour le moment, nous montrons la faisabilité de cette solution que nous allons tester, avec des procédés différents, sur les usines de Dunkerque et Gand. Nous serons prêts en 2030, voire avant. Mais il faudra procéder à une réévaluation pour décider si nous y croyons ou pas.
Et après 2030 ?
Nous visons la neutralité carbone à horizon 2050, en phase avec le « Pacte vert » proposé par la Commission européenne. Si les solutions évoquées précédemment aideront à réduire les émissions de CO2, elles ne permettent pas d’atteindre cette neutralité carbone. Sous réserve que nous ne trouvions pas d’autres voies, il faudra faire un pas technologique de plus afin de trouver comment produire de l’acier sans émettre de CO2. C’est là qu’interviennent l’utilisation de l’hydrogène et l’électrolyse du minerai de fer. Il y a eu des échanges entre les sidérurgistes sur les technologies possibles et chacun a choisi un certain nombre de voies. ArcelorMittal travaille sur l’électrolyse et la réduction du minerai de fer avec de l’hydrogène avant de l’envoyer dans des fours électriques. D’autres sidérurgistes travaillent sur le haut-fourneau à hydrogène.
Cela serait un changement majeur…
Effectivement. Les hauts-fourneaux utilisent des procédés parfaitement connus et éprouvés sur lesquels des milliers d’ingénieurs ont travaillé depuis le XIXème siècle. Et nous voulons tout remplacer par des innovations tout en gardant le même niveau de compétitivité. C’est un challenge énorme ! Les financements à engager sont très importants, avec une mise en place longue qui nécessite de passer par des pilotes. Mais industriellement et technologiquement, c’est passionnant pour nous autres techniciens et ingénieurs. Nous sommes en train de passer d’une société qui s’est construite sur l’utilisation de l’énergie fossile à une société dont les ressorts vont être basés sur les économies d’énergie. C’est tout un modèle à réinventer. Toute la question est de savoir comment la puissance publique, et notamment l’Europe, participera au financement de cette transition et à la prise de risque associée.
Quels sont les verrous à lever ?
Nous avons beaucoup de débats sur l’hydrogène pour savoir si nous arriverons un jour à avoir un hydrogène « vert » compétitif. C’est le principal enjeu. Car celui produit aujourd’hui est en grande majorité « gris », c’est-à-dire produit à partir de méthane en émettant du CO2. Si l’hydrogène que nous utilisons n’est pas « vert », quel est l’intérêt ? De même, pour tout ce qui est captage, stockage et utilisation du CO2 : c’est très intéressant à condition que les produits fabriqués - alcools, éthanol, méthanol,… - soient compétitifs. Et à condition, également, que le stockage du CO2 en sous-sol soit accepté par l’opinion publique. Enfin, la production d’hydrogène et l’électrolyse du minerai de fer demandent de l’électricité. Or, produire de l’électricité en continu de manière compétitive est faisable avec le nucléaire. Mais c’est plus difficile avec les énergies renouvelables. C’est un autre défi qu’il faudra relever, et qui est commun à beaucoup d’industries.
Comment percevez-vous l’arrivée de la phase 4 des quotas carbone en 2021 ?
Le système ETS devient de plus en plus restrictif. Dans les premières phases, nous étions exemptés du paiement du CO2 grâce à un accès facile à des quotas gratuits. Mais cet accès s’est réduit petit à petit. Aujourd’hui, sur une usine comme celle de Dunkerque, nous payons environ 20 % de nos quotas CO2. Nous commençons donc à avoir un défaut de compétitivité car nous payons du carbone que nos concurrents hors-Europe ne payent pas. D’autant que les importations européennes - qui représentent aujourd’hui 30 % de l’acier consommé – augmentent. Cela s’explique notamment parce que les exportations chinoises, mais surtout turques et russes, vers l’Europe s’accélèrent suite aux taxes sur l’acier imposées par Donald Trump aux frontières des Etats-Unis. Sur le fond, j’estime que le principe philosophique de cette directive est contraire à l’enjeu de neutralité carbone. Ce n’est pas le bon outil pour inciter à des investissements qui prennent en compte le carbone.
Que faut-il faire alors ?
Il faut que tout le monde inclue le prix du carbone. C’est à dire qu’il faut mettre en place un autre système qui nous couvre en prenant en compte le prix du CO2 au niveau mondial afin d’établir une concurrence équitable. Dans un premier temps, cela passe en Europe par un « ajustement aux frontières » pour que tout producteur, européen ou non, paye des droits sur le CO2 quand il produit ou vend de l’acier sur notre continent. C’est un sujet sur lequel nous travaillons avec le gouvernement. Mais cela ne dépend pas uniquement de l’Etat français, puisque cela ne peut se faire qu’au niveau des frontières européennes. Cela demandera sans doute un à deux ans avant que nous arrivions à le mettre en place, mais c’est fondamental et la nouvelle Commission européenne s’est exprimée en faveur d’un tel dispositif. C’est très bien que l’ETS continue un petit peu et devienne de plus en plus restrictif, mais il faudrait que ce système d’ « ajustement aux frontières » prenne le relais. A terme, le monde politique doit parvenir à imposer la neutralité carbone à horizon 2050 comme un engagement contractuel. Tant que ce n’est pas le cas, il est impossible de dire qu’un pays qui ne prend pas en compte le carbone fait du dumping, et donc de le sanctionner
Face à ces obstacles, qu’est-ce qui vous fait rester en Europe ?
Nous avons tout de même le sentiment d’être entendus par les pouvoirs publics en France et en Europe. Et si nous parvenons à avoir des règles du jeu équitables pour tout le monde, pourquoi serions-nous plus mal lotis que les autres ? Nous aurons même de l’avance. Chez ArcelorMittal, les usines européennes sont les meilleures. Ce sont celles qui transfèrent leurs technologies ailleurs, qui montrent l’exemple, qui sont les plus compétitives en termes techniques. Et ce malgré des coûts salariaux qui sont beaucoup plus importants qu’ailleurs. Pourquoi abandonner ce qui constitue notre avance et notre fierté ? L’important est que notre stratégie à horizon 2050 soit en phase avec la tendance de fond que nous voyons arriver et à laquelle nous croyons. C’est une question d’intelligence et de compréhension du monde dans lequel nous vivons.



