Reportage

CCS : Revcoo change d’échelle pour capter le CO2 du four à chaux d’Eiffage dans le Nord

En quête des paramètres optimaux de fonctionnement depuis maintenant un mois et demi, le démonstrateur industriel de la start-up lyonnaise Revcoo se dirige doucement, en juin, vers la barre symbolique des 72 heures d’utilisation en continu. Connectée à la cheminée d’un des fours à chaux d’Eiffage sur le site de Bocahut (Nord), l'installation se sert d’un procédé exclusif qui capture le CO2 par cryogénie. Le fondateur de la société, Hugo Lucas, place de grands espoirs dans sa technologie, lui qui ambitionne de pouvoir capter près d’un million de tonnes par an de CO2, d’ici à 2030.

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Implantée au cœur des carrières de Bocahut, la tour métallique de 11 mètres du démonstrateur de Revcoo se dresse.

Sous le vrombissement des deux immenses fours à chaux d’Eiffage, les deux appareils avalant sans discontinuité le calcaire extrait des carrières de Bocahut (Nord) pour le transformer en oxyde de calcium, Hugo Lucas, fondateur de la start-up lyonnaise Revcoo, ne peut modérer son enthousiasme en présence de son démonstrateur. En pleine phase de rodage depuis plusieurs semaines maintenant, l'installation peut capter 2 tonnes de CO2 par jour, soit 1 000 t/an. Alors qu’un pilote industriel était déjà en fonctionnement depuis 2022 sur le même site, cette nouvelle usine possède une capacité de capture dix fois supérieure.

Encore étudiant à l'École supérieure de chimie, physique, électronique (CPE) de Lyon, Hugo Lucas – rejoint en 2024 par Arnaud Paulik en tant que directeur général – veut s’attaquer à un des grands défis de l’industrie : les émissions de CO2, en particulier incompressibles. En 2019, il crée la société Revcoo et brevète dans la foulée sa technologie exclusive, baptisée CarbonCloud.

Atteindre 72 heures de fonctionnement d’affilée

Le procédé innovant repose sur un système post-combustion qui ne demande pas d’adapter les activités existantes. Le fondateur pointe la cheminée d’un des deux fours d’Eiffage. « On y fait un point de piquage, puis on vient souder un tuyau qui aspire les fumées. Si notre machine a un quelconque problème d'un point de vue industriel, le système s’arrête et les fumées reprennent le chemin habituel », précise-t-il. L’installation - une tour métallique de 11 mètres de haut entourée de conteneurs et de citernes, l’une pour le stockage de l’azote liquide et l’autre pour recueillir le CO2, - ne nécessite que des équipements sur étagère, des produits standards comme des compresseurs et des sécheurs, l’ensemble étant démontable en à peine une semaine.

Après la compression et le séchage – étape importante pour éliminer toute trace d’eau afin de se prémunir du gel –, les fumées sont injectées dans le poumon de la machine. « Une fois les fumées dans les meilleures conditions, nous entrons dans le cœur de notre technologie CarbonCloud », détaille Hugo Lucas. « Nous allons pulvériser sous forme de spray un réfrigérant très froid [-100°C minimum] pour transformer le CO2 gazeux en CO2 neige. Cette neige carbonique sera ensuite amenée vers le bas à l’aide d’un cyclone, tandis que le reste des gaz, principalement composés d’oxygène et d’azote, sera relâché dans l’environnement. » Le CO2 recueilli sera ensuite fusionné [passage de l'état solide vers l'état liquide] et stocké dans des cuves en attente d’une potentielle réutilisation. Dès le départ du projet, l’aspect liquide était un élément fondamental de la technologie, Revcoo ayant signé un partenariat avec les mines de Paris pour développer le procédé de fusion. « Aujourd’hui, nous avons six brevets sur notre technologie, dont deux sont déjà publiés », indique l’ingénieur.

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À destination des petits et moyens émetteurs 

« On est en train de stabiliser le système pour fonctionner 24h/24 [les fours à chaux produisant en continu]. Pour l’instant, le démonstrateur fonctionne par cycle d’une à deux heures avec l’objectif de pouvoir tourner pendant 72 heures d'affilée », détaille Hugo Lucas. Une fois l’utilisation continue validée sur le démonstrateur, la start-up veut croître exponentiellement. D’ici à 2027, Revcoo souhaite disposer d’une usine capable de capter jusqu’à 10 000 t/an de CO2. « Pour développer des machines capables de capter des volumes plus conséquents, il n’y a pas besoin forcément d’amélioration technologique du système, c’est simplement de l’extrapolation. Le nerf de la guerre reste la consommation énergétique et nous ferons de la R&D pour réduire au maximum la consommation électrique. » L’efficience du procédé, 100 % électrique, dépend de la concentration en CO2 dans les fumées, mais aussi du prix de l’électricité. « Plus la concentration en CO2 est élevée, moins la dépense énergétique est importante [rapportée au prix de la tonne captée] », estime l’ingénieur. « En France, on est aux alentours des 40 euros la tonne, note Hugo Lucas, mais dans des pays où l’électricité est plus chère, on peut atteindre 60 à 70 euros. » Et en termes de décarbonation, Hugo Lucas précise que sa solution « émet en moyenne 40 kg de CO2 pour une tonne de CO2 capturé ».

Sur l’usine à 10 000 tonnes, Eiffage s’est déjà montré intéressé pour acquérir la prochaine itération de l'installation. « Sur le site de Bocahut, l’ambition est de décarboner 80 000 à 100 000 t/an de CO2 incompressible », précise Julien Rosini, directeur du site. La fabrication de chaux vive entraîne la production de CO2 inévitable à cause de la réaction de décarbonatation du calcaire (CaCO3), au cœur du procédé. La concentration en CO2 dans les fumées de sortie de four à chaux convient aussi parfaitement à la technologie brevetée. Cimenterie, incinérateur, chaudières biomasses… le procédé cryogénique de Revcoo s’adresse surtout aux petits et moyens émetteurs, « de 50 000 à 400 000 t/an de CO2 émis », pour des fumées allant de 10 % à 70 % de concentration en CO2 par tonne.

Un million de tonnes de CO2 capté d’ici à 2030

Pour des concentrations plus élevées, doublées d’émissions plus importantes, une autre technologie s’est déjà largement imposée. « Les industriels regardent surtout la technologie des amines, matures depuis plusieurs décennies », précise Hugo Lucas. Avec des bases chimiques posées depuis les années 1980 et une véritable maturité industrielle atteinte dans les années 2000, on estime que plus de 90 % des projets opérationnels de captage dans le monde se reposent sur cette technologie. Problèmes : la technologie basée sur les amines nécessite une consommation de chaleur, d’eau et de solvants toxiques qui ne sont pas toujours recyclables et doivent être renouvelés.

Grâce aux avantages de son procédé cryogénique, Hugo Lucas se projette en grand. L’équipe de quinze personnes, principalement du support technique, devrait atteindre une cinquantaine de collaborateurs d’ici à 2028. L’usine de 10 000 t/an captées devrait rapidement laisser place à une usine aux capacités dix fois supérieures. « On pense qu’un standard serait d’arriver à des machines à 100 000 t/an, c’est-à-dire l’émission moyenne en Europe d’une petite usine à chaux ou d’un incinérateur », précise l’ingénieur. À l’horizon 2030, Hugo Lucas ambitionne d’avoir vendu suffisamment d'intallations pour atteindre une capacité de capture combinée de près d’un million de tonnes de CO2, ce qui devrait représenter 200 millions d’euros de chiffre d’affaires par an pour Revcoo.

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